Il est surpris de voir qu'il lui suffit d'une heure et demie par semaine en compagnie d'une femme pour être heureux, lui qui croyait qu'il lui fallait une épouse, un foyer, le mariage. Ses besoins s'avèrent assez modestes, tout compte fait, modestes et éphémères, comme les besoins d'un papillon.
❧
Il continue à enseigner parce que cela lui donne de quoi vivre; et aussi parce que c'est une leçon d'humilité, cela lui fait comprendre la place qui est la sienne dans le monde. C'est celui qui enseigne qui apprend la plus âpre des leçons, alors que ceux qui sont là pour apprendre quelque chose n'apprennent rien du tout.
◆
À lire aussi de J. M. Coetzee
Cependant il n'a pas oublié ce que chante le chœur à la fin d'Œdipe : Ne dis jamais qu'un homme est heureux avant sa mort.
Il est bien conscient que son échec comme écrivain et son échec comme amant sont si intimement liés qu’ils pourraient n’être qu’une seule et même chose. Il est l’homme, le poète, le créateur, le principe actif, et l’homme n’est pas censé attendre que la femme vienne à lui. Au contraire, c’est la femme qui est censée attendre l’homme. La femme est celle qui attend d’être réveillée par le baiser du prince ; la femme est le bourgeon qui s’ouvre sous la caresse des rayons du soleil. S’il n’a pas la volonté d’agir, il ne se passera rien, en amour ou en art.
Il y a une autre façon, plus brutale, de dire la même chose. En fait il y a mille autres façons : il pourrait passer le reste de sa vie à en faire la liste. Mais la façon la plus brutale est de dire qu’il a peur : peur d’écrire, peur des femmes.
Il y a deux, peut-être trois endroits au monde où la vie peut être vécue à plein: Londres, Paris, peut-être Vienne. Paris vient en premier: ville de l'amour, ville de l'art. Mais pour vivre à Paris, il faut avoir fait ses études dans un de ces établissements huppés où on enseigne le français.
Dans la même œuvre
C'est une affaire de tempérament. Il est trop vieux, il ne va pas changer : le tempérament à son âge est bien établi, solidement figé. D'abord le crâne, ensuite le tempérament : les deux parties du corps les plus dures.
Quand on arrive à un certain âge, toutes les liaisons sont sérieuses. Comme les crises cardiaques.
Après un certain âge, on n’a tout simplement plus de charme, il faut s’y faire. Il ne reste qu’à serrer les dents et vivre ce qu’il reste à vivre. Faire son temps.
Il y a des risques à posséder quoi que ce soit : une voiture, une paire de chaussures, un paquet de cigarettes. Il n'y en a pas assez pour tout le monde, pas assez de chaussures, pas assez de voitures, pas assez de cigarettes. Trop de gens, pas assez de choses. Et ce qu'il y a doit circuler pour que tout un chacun ait l'occasion de connaître le bonheur le temps d'une journée. C'est la théorie. Tiens-t'en à la théorie et à ce qu'elle a de réconfortant. Il ne s'agit pas de méchanceté humaine, mais d'un grand système de circulation des biens, avec lequel la pitié et la terreur n'ont rien à voir.
Il est surpris de voir qu'il lui suffit d'une heure et demie par semaine en compagnie d'une femme pour être heureux, lui qui croyait qu'il lui fallait une épouse, un foyer, le mariage. Ses besoins s'avèrent assez modestes, tout compte fait, modestes et éphémères, comme les besoins d'un papillon.