J'étais devenu ce que Pascal aurait appelé un demi-habile: assez informé pour être un patient impatient et méfiant, pas assez informé pour percevoir la nature des obstacles et la lenteur des résolutions. Le peu que je savais accentuait ma solitude. Il arrive toujours un moment où le patient devient son meilleur ennemi.
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En quoi l'imagination était-elle différente du souvenir ? En quoi lui était-elle liée ? Était-ce parce que j'avais tant de problèmes avec mes souvenirs que j'avais si peu d'imagination, et un accès devenu si faible à la fiction ? Ou bien étais-je entré dans une fiction si intense qu'il me devenait impossible d'entrer dans l'imagination des autres? Je ne pouvais plus lire que très lentement, jamais pour me détendre ni me divertir.
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À lire aussi de Philippe Lançon
Qui aurait envie de livrer sa détresse et sa solitude à celui qui n'en a pas vraiment éprouvé ?
Il fallait aimer les tuyaux car, s'ils vous violaient, c'était pour votre bien. Ils vous apportaient l'eau, le sucre, la nourriture, les traitements, les somnifères, et finalement la vie, la survie et le soulagement. C'étaient des tyrans bienveillants.
Je suis toujours agacé par les écrivains qui disent écrire chaque phrase comme si c'était la dernière de leur vie. C'est accorder trop d'importance à l'œuvre, ou trop peu à la vie.
Il y a certes bien des façons de réviser encore et encore la copie de ses propres deuils. Mais, pas plus qu'à l'école une fois la copie rendue, chacun ne dispose d'une gomme à effacer ce qui a eu lieu.
Dans la même œuvre
écrire est la meilleure manière de sortir de soi-même, quand bien même ne parlerait-on de rien d'autre que de soi.
Etais-je, à cet instant, un survivant ? Un revenant ? Où étaient la mort, la vie ? Que restait-il de moi ? Je ne pensais pas ces questions de l'extérieur, comme des sujets de dissertation. Je les vivais. Elles étaient là, par terre, autour de moi et en moi, concrètes comme un éclat de bois ou un trou dans le parquet, vagues comme un mal non identifié, elles me saturaient et je ne savais qu'en faire. Je ne le sais toujours pas…
Je parlais aux morts bien plus qu'aux vivants puisqu'en ces jours-là, je me sentais proche des premiers, et même un peu plus que proche : j'étais l'un d'eux
J'étais devenu ce que Pascal aurait appelé un demi-habile: assez informé pour être un patient impatient et méfiant, pas assez informé pour percevoir la nature des obstacles et la lenteur des résolutions. Le peu que je savais accentuait ma solitude. Il arrive toujours un moment où le patient devient son meilleur ennemi.
On n'échappe pas à l'enfer dans lequel on est, on ne le détruit pas.