Leçon de piano posthume : si la main droite joue pour les vivants, la gauche joue pour les morts et c'est elle qui bat la mesure.
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Je suis toujours agacé par les écrivains qui disent écrire chaque phrase comme si c'était la dernière de leur vie. C'est accorder trop d'importance à l'œuvre, ou trop peu à la vie.
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Le néant est un mot qu'on n'emploie plus volontiers et que j'avais utilisé dans trop d'articles pour avoir lu trop de poésies, ou les avoir lues trop mal, un de ces mots qui a gonflé dans les consciences en vieillissant comme un cadavre dans l'eau, gonflé et puis crevé.
Je parlais aux morts bien plus qu'aux vivants puisqu'en ces jours-là, je me sentais proche des premiers, et même un peu plus que proche : j'étais l'un d'eux
Si les tueurs étaient des possédés, mes compagnons morts étaient les dépossédés. Dépossédés de leur art et de leur violente insouciance, dépossédés de toute vie.
S'il y a une chose que cet attentat m'a rappelée, sinon apprise, c'est bien pourquoi je pratique ce métier dans ces deux journaux - par esprit de liberté et par goût de la manifester, à travers l'information ou la caricature, en bonne compagnie, de toutes les façons possibles, même ratées, sans qu'il soit nécessaire de les juger.
Dans la même œuvre
écrire est la meilleure manière de sortir de soi-même, quand bien même ne parlerait-on de rien d'autre que de soi.
Etais-je, à cet instant, un survivant ? Un revenant ? Où étaient la mort, la vie ? Que restait-il de moi ? Je ne pensais pas ces questions de l'extérieur, comme des sujets de dissertation. Je les vivais. Elles étaient là, par terre, autour de moi et en moi, concrètes comme un éclat de bois ou un trou dans le parquet, vagues comme un mal non identifié, elles me saturaient et je ne savais qu'en faire. Je ne le sais toujours pas…
Je parlais aux morts bien plus qu'aux vivants puisqu'en ces jours-là, je me sentais proche des premiers, et même un peu plus que proche : j'étais l'un d'eux
J'étais devenu ce que Pascal aurait appelé un demi-habile: assez informé pour être un patient impatient et méfiant, pas assez informé pour percevoir la nature des obstacles et la lenteur des résolutions. Le peu que je savais accentuait ma solitude. Il arrive toujours un moment où le patient devient son meilleur ennemi.
On n'échappe pas à l'enfer dans lequel on est, on ne le détruit pas.