Je donnerais cher pour que les morts qui m'accompagnent puissent écrire ce qu'ils vivent ou ne vivent pas, de là où ils sont, tels qu'ils sont. Je voudrais connaître leurs précis de décomposition, leurs rires plein de terres, sans doute parce qu'il y a eu un moment, quelques semaines, où il m'a semblé vivre avec eux, parmi eux, en eux, et où sentir qu'ils s'éloignaient m'a causé plus de tristesse et de solitude que tout ce qu'il me fallait affronter.
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Je parlais aux morts bien plus qu'aux vivants puisqu'en ces jours-là, je me sentais proche des premiers, et même un peu plus que proche : j'étais l'un d'eux
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S'il y a une chose que cet attentat m'a rappelée, sinon apprise, c'est bien pourquoi je pratique ce métier dans ces deux journaux - par esprit de liberté et par goût de la manifester, à travers l'information ou la caricature, en bonne compagnie, de toutes les façons possibles, même ratées, sans qu'il soit nécessaire de les juger.
Tant que nos défauts nous suivent, c'est qu'on est vivant, il n'y a plus qu'à les sculpter.
Je préfère les ténèbres grises de la normalité. Leur familiarité m’inquiète. J’aime leur tiédeur et l’angoisse épouvantablement discrète qu’elles diffusent. C’est le bain dans lequel je peux jouer à Archimède, me détendre, me noyer. Il m’arrive de remonter en surface – mais pourquoi ? J’écris en flottant.
Quand on voyage seul, il faut des habitudes et il faut qu’elles deviennent des obsessions. Ailleurs doit être organisé comme si l’on devait y passer sa vie entière, dans un abandon complet : lieux, gestes, parcours, commerces, points de repos, de vue et de méditation, tout exige d’être rapidement et instinctivement reconnu, apprivoisé, adopté, répété – comme dans une langue nouvelle où chaque mot doit être appris, si l’on ne veut perdre la sienne.
Dans la même œuvre
écrire est la meilleure manière de sortir de soi-même, quand bien même ne parlerait-on de rien d'autre que de soi.
Etais-je, à cet instant, un survivant ? Un revenant ? Où étaient la mort, la vie ? Que restait-il de moi ? Je ne pensais pas ces questions de l'extérieur, comme des sujets de dissertation. Je les vivais. Elles étaient là, par terre, autour de moi et en moi, concrètes comme un éclat de bois ou un trou dans le parquet, vagues comme un mal non identifié, elles me saturaient et je ne savais qu'en faire. Je ne le sais toujours pas…
J'étais devenu ce que Pascal aurait appelé un demi-habile: assez informé pour être un patient impatient et méfiant, pas assez informé pour percevoir la nature des obstacles et la lenteur des résolutions. Le peu que je savais accentuait ma solitude. Il arrive toujours un moment où le patient devient son meilleur ennemi.
On n'échappe pas à l'enfer dans lequel on est, on ne le détruit pas.
Dans la ville dont le prince est un enfant, l'enfant est presque toujours tyrannique et ingrat.