Les souvenirs sont encore là, les impressions plutôt (les chiens la nuit, les trottoirs et la chaussée crevée après l'hiver, les sons de la langue roumaine…) qui ne sont pas encore des souvenirs, mais semblent disponibles, mobilisées, présentes (…) Mais je sens aussi comment ces diverses sensations s'écartent les unes des autres, se désolidarisent déjà : certaines prennent de l'importance aux dépens des autres, forment de petits groupes, s'organisent en « souvenirs » aptes à entrer dans la mémoire profonde.
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En naissant, on a éprouvé la souffrance, puis le besoin. On a crié, on a exigé de l'aide: avant même de savoir qu'on y avait droit, qu'il existait d'autres êtres, peut-être secourables, on a crié, parce que l'évolution de l'espèce nous avait pourvu d'une voix pour appeler une mère.
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Tu t'ennuies ? Tu n'as qu'à avoir une vie intérieure ! Alors tu ne t'ennuieras jamais…
Je me sens en effet très juif, par l'héritage religieux, historique et culturel que j'ai reçu. Pas dans l'écriture elle-même, qui est passionnément française, plutôt dans mes préoccupations morales, dans ma gratitude inentamée envers le don de la vie, en dépit des désastres.
Un exemple parlant de ce que la solitude a changé en elle ces dernières années: elle pose une question, n'attend pas la réponse, mais répond elle-même (comme jouant le rôle de l'interlocuteur espéré, inespéré, définitivement absent). J'ai le sentiment qu'en se laissant aller de plus en plus à ce jeu dangereux, elle s'est dépersonnalisée, ou a cessé d'habiter personnellement sa parole. (p.66)
Les hommes s'endorment journellement avec une audace qui serait inintelligible si nous ne savions qu'elle est le résultat de l'ignorance du danger.
Dans la même œuvre
Enfant, m'a-t-on dit, je voulais être avec ma mère, ne pas la quitter, qu'elle ne me quitte pas. On me l'a rappelé plus tard, dès la fin de la guerre, avec attendrissement, ou pour se moquer un peu de mes désirs d'indépendance.
Un exemple parlant de ce que la solitude a changé en elle ces dernières années: elle pose une question, n'attend pas la réponse, mais répond elle-même (comme jouant le rôle de l'interlocuteur espéré, inespéré, définitivement absent). J'ai le sentiment qu'en se laissant aller de plus en plus à ce jeu dangereux, elle s'est dépersonnalisée, ou a cessé d'habiter personnellement sa parole. (p.66)
Ce que la conversation avec les autres vous donne (peut-être le donne-t-elle même s'ils restent silencieux, même si ce sont des animaux? ) , c'est de maintenir, enrichir, ranimer la possibilité même de parler, qui n'est pas installée en soi une fois pour toutes comme un appareil inusable.
L'exemple de ma mère me montre autre chose, et même le contraire. Lorsque nous sommes privés de la compagnie d'autrui, de ce qu'il active ou réactive en nous par ses questions et ses réponses, par l'urgence que nous impose sa seule présence, c'est l'une des bases de la vie intérieure comme "dialogue" qui nous est retirée.
La vie mentale, si on la considère comme "une sorte de" dialogue intérieur, est étroitement dépendante, autant pour sa survie que pour son émergence, de la possibilité de s'entretenir avec des interlocuteurs.