J'ai rêvé d'un théâtre citoyen, qu'on pourrait régénérer grâce à un échange avec le monde du travail. Dieu sait qu'on en a organisé des " prises de parole " dans les cantines, les préaux ! Mais que signifient-elles, quand la parole des ouvriers est gangrenée par celle des classes possédantes ? On s'est rendu compte, aussi, que le théâtre et l'usine appartenaient à la même logique : celle du remplissage de la salle ou de produits.
❧
Avec toute mon équipe de La Parole Errante je cherche l'absolu de la langue. On se fout de l'approbation des autres, du consensus. On veut arracher les prisonniers, les drogués, les transplantés, les psychiatrisés à ce pauvre petit langage auquel les a condamnés une société qui ne les écoute plus. Nous voulons leur rendre leurs mots. Nous voulons en faire des poètes.
◆
À lire aussi de Armand Gatti
Pour moi, le théâtre n'est jamais la fabrication d'un produit. ce qui élimine trois choses : le tiroir- caisse, les acteurs et les spectateurs. Que reste-t-il? L'essentiel, l'aventure du langage.
Je crois dans le logos : le discours qui véhicule la pensée.
Savoir que, lorsqu'on dit quelque chose à quelqu'un, ce n'est pas ce qu'on lui dit qui se met à exister, mais une infinité d'aventures possibles et impossibles en même temps. Les mots jouent, sur la pensée, le même rôle que la lune sur les marées.
Je crois que nous sommes l'agonie d'une étoile... Seul, le verbe peut nous aider à retrouver l'éclat défunt de cette étoile. Car qu'est-ce que la science, sinon une tentative de dire le monde ?
Dans la même œuvre
J'ai toujours l'impression que je suis encore en train de sortir d'un camp... Longtemps, j'ai eu du mal à habiter un endroit fixe. J'étais un errant. Il me fallait juste un arbre, face à moi, pour que je puisse me poser et vivre.
Je suis, depuis l'enfance, fasciné par les arbres. Quand j'ai été arrêté dans le maquis, je portais un manuscrit où j'avais commencé à décrire le fantastique destin d'arbres partant à la conquête du ciel... Les gendarmes français qui nous ont pris en Corrèze ont, hélas, cru qu'il s'agissait d'un texte codé pour Londres ! Mes trois camarades et moi avons été condamnés à mort.
Le soir, Ruben s'est approché : " Tu écris, toi, non ? Pourquoi donc écris-tu ? " Je me suis entendu lui répondre : " Pour changer le passé. " Je fais toujours la même chose, cinquante ans plus tard. Tant qu'on ne changera pas le passé, tant qu'on ne s'acharnera pas à le penser autrement, on ne pourra vivre le présent.
Tant qu'on ne changera pas le passé, tant qu'on ne s'acharnera pas à le penser autrement, on ne pourra vivre le présent.
J'ai toujours nargué mes bourreaux en leur déclamant des poèmes, de Nerval à Pierre Louÿs... Ils me prenaient pour un dingue, me bourraient de coups pour me faire taire, mais ne me tuaient pas. Parce que je ne me taisais jamais. J'étais devenu leur distraction, une sorte de phénomène.