Auteur

Roland Dorgelès

L'expérience ressemble aux cure-dents: personne ne veut s'en servir après-vous.
Tout un fourmillement d'embarcations où braillent des arbis: c'est Port-Saïd.
Il n'y a plus de place que pour les incapables. Routiniers ou brûle-tout: pas de milieu.
Sans y prêter attention, comme l'oreille s'habitue à un tic-tac d'horloge, on entend le canon. Quand ce sont les 75 de la gare qui tirent, on dirait que leur miaulement traverse la place.
Dès qu'il parlait, c'était des tranchées, de barbelé, de veille, de macaroni, de barrage, de gaz, de tout ce cauchemar qu'il ne pouvait oublier.
Une fois que vous aurez fait la brèche, on charge et on va attaquer leurs réserves.
La joie de crâner, tu comprends, de cingler quelqu'un d'une réplique.
En tête, la musique jouait la marche du régiment, et, à la reprise victorieuse des clairons, il me semble que les dos las se redressaient.
Tout le monde parlait à la fois dans un tohu-bohu d'affirmations contradictoires et de démentis insultants.
Dans ce bruit de fusillade, le crépitement régulier d'une mitrailleuse domine, exaspérant.
A tout moment, Gilbert regardait sa montre. Cette attente angoissante lui crispait le coeur; il eût voulu entendre le signal, partir tout de suite, en finir.
Elle retrousserait la grosse mère, parfaitement, devant tout le monde. Elle la fesserait, lui arracherait la tignasse, la marquerait aux joues de la croix-des-vaches.
Nous faisions le gros dos sous la pluie.
Des mitrailleuses fauchaient le village. Des hommes s'effondraient pliés en deux, comme emportés par le poids de leur tête.
Les jurons, les râles, le canon, tous les bruits de notre pauvre vie de bêtes, cela ne pouvait pas endurcir notre âme et flétrir sa tendresse infinie.
Couchés au bord de l'entonnoir, quelques soldats guettaient, l'oeil au ras de l'herbe; les autres discutaient entassés dans le trou.
Tous les dos se courbent; ils étranglent de rire, ils étouffent, ils n'en peuvent plus.
Le canon tonnait moins fort, mais, par les soupiraux, des mitrailleuses fauchaient le village.
Ca te va bien de parler d'attaque, toi qui t'es toujours planqué, foireux !
Par-dessus le parapet, on ne voit pas à dix pas. Le regard fouille les ténèbres jusqu'au réseau enchevêtré où titubent les pieux, puis se perd.
Rien que sa façon de hocher la tête en répétant: «Je crois qu'ils nous ont»... aurait découragé un régiment à fourragère.
Un frisson d'acier courut tout le long de la tranchée.
Comme l'homme est dur, malgré ses cris de pitié, comme la douleur des autres lui semble légère, quand la sienne n'y est pas mêlée !
J'trouve que c'est une victoire, parce que j'en suis sorti vivant.
On n'est jamais tout à fait un héros aux yeux d'un camarade. Ou seulement plus tard. Trop tard...

Œuvres de Roland Dorgelès

A bas l'argent! (1965)La Dernière Relève (1924)Le Château des brouillards (1932)Les Croix de bois (1919)Montmartre, mon pays (1925), La boutique à SocratePartir (1926)