Auteur

Nathalie Sarraute

On a dit que ce que les gens supportent le moins, c'est d'être accusés de chanter faux. Je crois que d'être soupçonné de manquer de goût est plus pénible.
Je ne crois pas aux rencontres fortuites (je ne parle évidemment que de celles qui comptent).
On n'a pas encore découvert ce langage qui pourrait exprimer d'un seul coup ce qu'on perçoit en un clin d'oeil.
Forme et fond étant une seule et même chose, comment pourrait-on exprimer un fond identique sous une forme différente?
La poésie, dans une oeuvre, c'est ce qui fait apparaître l'invisible.
J'aimais rester auprès d'eux, seulement les écouter sans comprendre, jusqu'au moment où leurs voix devenaient étranges, comme de plus en plus lointaines, et je sentais confusément qu'on me soulevait, m'emportait...
Cette image immuable, j'ai envie de la palper, de la caresser, de la parcourir avec des mots, mais pas trop fort, j'ai si peur de l'abîmer.
Vous savez ce que vous avez? Vous ne vous aimez pas... comme si ne pas s'aimer, soi, était une tare, une maladie... Chacun d'eux est sain, normal, chacun d'eux s'aime, et nous... on ne s'aime pas.
Allons, un peu de courage, il est temps d'aborder la vie en adultes.
Il est bon à leur âge de s'affirmer contre nous, je trouve ça très sain.
Encore heureux s'il arrive à décrocher un poste quelconque, il n'est pas agrégé, sa thèse, je ne sais pas ce qu'elle vaudra...
Je suis plus jeune, plus fort et allant que vous ne croyez ...
Son décorateur avait raison, tout dépend de l'ambiance, tant de choses entrent en jeu ... ce beau chêne, ce mur, ce rideau, ces meubles, ces bibelots.
Il pousse de petits cris séniles d'excitation, de satisfaction, il ouvre toute grande sa bouche édentée, il rit aux anges ...
Ce grand type dégingandé que j'avais vu une fois avec elle ... Assez antipathique au premier abord, mais après il a été très gentil...
Le monde familier, rassurant, apaisant est là autour d'elle de nouveau. Un sentiment délicieux de soulagement, de délivrance, s'échappe d'elle.
J'ai reçu un large livre relié, tout mince, que j'aime beaucoup feuilleter, j'aime écouter quand on me lit ce qui est écrit en face des images...
Cette petite porte dans l'épaisseur du mur au fond du cloître... en bois sombre, en chêne massif, délicieusement arrondie, polie par le temps... c'est cet arrondi surtout qui l'avait fascinée, c'était intime, mystérieux ...
Mais ce bruit, ce long vrombissement continu, grandissant... c'est l'ascenseur qui monte, il franchit le premier étage... dans quelques instants on entendra le cliquetis de la porte grillagée ...
Il y a là un manque de curiosité... comme une atrophie... Dans le vide qui s'est creusé en lui ... une atrophie... Oui, un manque de souplesse, une sorte de rigidité.
Mais ils ne perdent rien pour attendre, ils verront, on saura qui est le plus fort.
C'est ce qui lui manque, à elle, cette passion, cette liberté, cette audace, elle a toujours peur, elle ne sait pas...
Elle est autoritaire... possessive... Elle donne pour dominer, pour nous garder éternellement en tutelle.
Ce petit air narquois, légèrement supérieur mais indulgent qu'ils ont quand en leur présence un béotien se met à s'extasier, alors qu'il est évident que cela justement, cette partie-là, ce n'est pas mal fait ...
Je suis quant à moi, un homme tout simple. Je ne cherche pas la petite bête. Je n'aime pas les complications. Pourquoi creuser, fouiler? La vie est bien assez compliquée comme ça.

Œuvres de Nathalie Sarraute

Enfance (1983)L'Ere du soupçon (1956)Le PlanétariumLe Planétarium (1959)Les Fruits d'orLes Fruits d'or (1963)MartereauMartereau (1953)Tel quelTel quel, n° 9Tropismes (1939)Tu ne t'aimes pas (1989)Vous les entendez? (1972)