Si vous regardez globalement ce qui se passe depuis 10, 20, 100 ans, la violence ne cesse de baisser : c'est presque contre-intuitif, personne ne le croit !
Nous sommes en train de vivre une période exceptionnelle de l'Histoire. On a vécu 70 ans de paix, l'espérance de vie a cru jusqu'à 80 ans, la population paysanne est passée de 75 à 2 %... Par conséquent, toutes les institutions que nous avons créées l'ont été à une époque où le monde n'était pas ce qu'il est devenu.
Quand on a fait la Révolution de 89, on avait Rousseau derrière. Aujourd'hui, on n'a personne, et c'est la faute à qui ? Aux philosophes. C'est leur rôle de prévoir ou d'inventer une nouvelle forme de gouvernement ou d'institutions, et ils ne l'ont pas fait.
L'économie telle que le capitalisme l'a mise en place est catastrophique, au moins du point de vue écologique.
L'économie est en train de détruire la planète.
Quand vous avez le portable à la main, vous avez à la fois toutes les informations possibles, tous les gens accessibles, par conséquent vous tenez en main presque le monde... Je ne connais pas d'empereur dans l'Histoire qui puisse dire la même chose.
Et l'agression dans les livres ? On a quand même lu Mein Kampf, et il y avait pas mal de livres de ce genre ! Tout canal de communication est possiblement chargé de crime...
Tous les mots latins en "or" ont donné des mots français en "eur": horreur, honneur... Sauf un ! Lequel ? Le mot amour. Amor a donné amour. Pourquoi ? Il semble qu'il ait été inventé par les troubadours de langue d'oc à l'occasion du départ pour les croisades. Il s'agissait alors de chanter les princesses lointaines. Ainsi, c'est comme si l'amour avait été inventé pour et par le virtuel. "L'absence est à l'amour ce qu'au feu est le vent, il éteint le petit, il allume le grand", écrivait Bussy-Rabutin. Nous sommes des bêtes à virtuel depuis que nous sommes des hommes. Pendant que je parle, une partie de mes pensées est à ce que je dois faire ensuite, une partie est à mes cours de Stanford, une autre se souvient de mon dernier voyage en Afrique du Sud... Toutes nos technologies sont le plus souvent du virtuel.
Nous sommes des bêtes à virtuel depuis que nous sommes des hommes. Pendant que je parle, une partie de mes pensées est à ce que je dois faire ensuite, une partie est à mes cours de Stanford, une autre se souvient de mon dernier voyage en Afrique du Sud... Toutes nos technologies sont le plus souvent du virtuel.
On va dire que les jeunes sont tout le temps dans le virtuel et qu'ils vont s'étioler... Or, dans notre génération, tout le monde a été amoureux de vedettes de cinéma que l'on n'a jamais embrassées qu'en images. Le virtuel est la chair même de l'homme.
Le virtuel est la chair même de l'homme.
Notre sénilité endormie se trouve a l'aise dans l'absurde. Cela profite à beaucoup.
Partir exige un déchirement qui arrache une part du corps à la part qui demeure adhérente à la rive de naissance, au voisinage de la parentèle, à la maison et au village des usagers, à la culture de la langue et à la raideur des habitudes. Qui ne bouge n'apprend rien. Oui, pars, divise-toi en parts. Tes pareils risquent de te condamner comme un frère séparé. Tu étais unique et référé, tu vas devenir plusieurs et parfois incohérent, comme l'univers, qui, au début, éclata, dit-on, à grand bruit. Pars, et alors tout commence, au moins ton explosion en mondes à part.
Nul ne sait nager avant d'avoir traversé, seul, un fleuve large et impétueux ou un détroit, un bras de mer agités. Il n'y a que du sol dans une piscine, territoire pour piétons en foule. Partez, plongez. Après avoir laissé le rivage, vous demeurez quelque temps beaucoup plus près de lui que de l'autre, en face, au moins assez pour que le corps s'adonne au calcul et se dise silencieusement qu'il peut toujours revenir. Jusqu'à un certain seuil, vous gardez cette sécurité : autant dire que vous n'avez rien quitté. De l'autre côté de l'aventure, le pied espère en l'approche, dès qu'il a franchi un second seuil : vous vous trouvez assez voisin de la berge pour vous dire arrivé. Rive droite ou côté gauche, qu'importe dans les deux cas : terre ou sol. Vous ne nagez pas, vous attendez de marcher, comme quelqu'un qui saute décolle et se reçoit, mais ne demeure pas dans le vol.
Nul ne sait nager avant d'avoir traversé, seul, un fleuve large et impétueux ou un détroit, un bras de mer agités. Il n'y a que du sol dans une piscine, territoire pour piétons en foule.
Partir. Sortir. Se laisser un jour séduire. Devenir plusieurs, braver l'extérieur, bifurquer ailleurs. Voici les trois premières étrangetés, les trois variétés d'altérité, les trois premières façons de s'exposer. Car il n'y a pas d'apprentissage sans exposition, souvent dangereuse, à l'autre. Je ne saurai jamais plus qui je suis, d'où je viens, où je vais, par où passer. Je m'expose à autrui, aux étrangetés.
Au rugby ou au football, tout le monde regarde l'équipe, personne ne regarde le ballon. Or l'important, c'est le ballon, c'est lui qui fait l'équipe. C'est la passe qui fait la relation entre les gens, et une équipe n'existe que par le ballon, que par la passe. Voilà ce que j'appelle un "quasi-objet", un objet qui est fait pour circuler entre les membres d'un groupe: le ballon, l'argent, les paroles. De la même manière que je m'intéresse à des personnages minuscules, sans importance apparente, qui révèlent des choses fondamentales, de la même manière mes concepts ne sont pas des concepts au sens classique mais des concepts "opératoires", dynamiques.
Au rugby ou au football, tout le monde regarde l'équipe, personne ne regarde le ballon. Or l'important, c'est le ballon, c'est lui qui fait l'équipe. C'est la passe qui fait la relation entre les gens, et une équipe n'existe que par le ballon, que par la passe.
La joie; la simple joie contingente d'exister; la joie de survivre aux violences de plusieurs guerres; la joie , ici et maintenant, d'une paix qui dure depuis soixante-dix ans; la joie que donne la beauté du monde et celle des femmes; la trismégiste joie d'aimer...
Le monopole du savoir, qui était détenu par l'école et par l'université, a été capturé par la télévision, la radio, les médias au sens large. C'est la cause première de la crise de l'enseignement.
Polluer, c'est d'abord s'approprier. Pour ne plus polluer, il faut apprendre à ne plus s'approprier les choses.
Si l'histoire a commencé avec l'écriture, alors il n'y a plus de préhistoire, l'histoire des objets commence au matin même du monde.
Il y a de l'inertie dans l'éléphant, il y a de l'inertie dans les bateaux. Il en va de même pour les sociétés: elles ont d'énormes inerties.
Il suffit de regarder du côté de l'éducation des enfants - leur maman les prend à l'école et les amène à la danse, et après la danse, il y a le cours de solfège ou de judo... Ils ne s'ennuient jamais et par conséquent ils n'ont pas de temps mort. Or le temps mort nous constitue. Parce que, sinon, je ne suis que joueur de piano, danseur ou judoka... Vive l'ennui !
J'ai hérité de mon père la conviction que le pouvoir corrompt la pensée.
Œuvres de Michel Serres
C'était mieux avant ! (2017)Eclaircissements (1992)Entretien avec Guy Rossi-Landi – Septembre 1993Hermès I, la communication (1969)Hermès III (1974)In Le bonheur possible, Éditions de l'Homme de Robert Blondin (1997)Interview Le Monde le 18 juin 2001Le Parasite (1980)Le Point, Michel Serres avec Philippe Labro (1991)Le Tiers-instruit (1991)Les cinq sens (1985)Michel Serres, 9 mai 2008, France Culture, dans Vendredis de la philosophie.Musique (2011)Pantopie : de Hermès à petite poucette (2014)Petite Poucette (2012)Philosophie Magazine n° 11, juin 2007.Télérama spécial Multimédia, 12 avril 1996Une intensité de lumière, entretien avec Michel Serres , Cahier Simone Weil, Cahier dirigé par Emmanuel Gabellieri et François l'Yvonnet, éd. Éditions de l'Herne, 2014« Questions Politiques » , le 26 mai 2019