Non, je ne suis pas américain; je suis l'un des 22 millions de Noirs qui sont victimes de l'américanisme.
La question posée ce soir ; à ce que je comprends, c'est “la révolte noire et ce qui en résultera” ou encore “qu'y aura-t-il ensuite ?” Si j'en crois mon petit jugement, cette question pose celle du choix entre le bulletin de vote et le fusil.
Que vous ayez fréquenté l'école ou que vous soyez analphabète, que vous viviez sur le boulevard ou sur la ruelle, vous prendrez des coups tout comme moi. Nous sommes tous dans le même bateau et nous allons tous recevoir les mêmes coups du même homme. Il se trouve précisément que cet homme est blanc. Tous nous avons subi, dans ce pays, l'oppression politique imposée par l'homme blanc, l'exploitation économique imposée par l'homme blanc et la dégradation sociale imposée par l'homme blanc.
Et si l'homme blanc ne veut pas que nous soyons ses ennemis, qu'il cesse de nous opprimer, de nous exploiter et de nous dégrader. Que nous soyons chrétiens, musulmans, nationalistes, agnostiques ou athées, nous devons d'abord apprendre à oublier ce qui nous sépare. Si nous avons des divergences, discutons-les en privé ; mais lorsque nous descendons dans la rue, qu'il n'y ait pas de sujet de controverse entre nous tant que nous n'aurons pas fini de discuter avec cet homme.
Si nous ne faisons pas quelque chose très bientôt, je pense que vous admettrez tous que nous allons être contraints de recourir soit au bulletin de vote soit au fusil. En 1964, ce sera soit l'un soit l'autre. Ce n'est pas que le temps passe – c'est que le temps a passé ! 1964 risque d'être l'année la plus explosive que l'Amérique ait jamais connue. L'année la plus explosive.
Je ne suis pas politicien, ni même spécialisé en sciences politiques ; à vrai dire, je ne suis pas spécialisé dans l'étude de grand-chose. Je ne suis pas démocrate, je ne suis pas républicain et je ne me tiens pas même pour un Américain. Si nous étions Américains, vous et moi, il n'y aurait pas de problème. Ces Hongrois qui viennent de débarquer, ils sont déjà des Américains ; les Polonais sont déjà des Américains ; les émigrants italiens sont déjà des Américains. Tout ce qui est venu d'Europe, tout ce qui a les yeux bleus, est déjà américain – Et depuis le temps que nous sommes dans ce pays, vous et moi, nous ne sommes pas encore des Américains.
Eh bien, je suis un homme qui n'accepte pas de se bercer d'illusions. Je n'irai pas m'asseoir à votre table pour vous regarder manger, sans rien dans mon assiette, et déclarer que je dîne. Il ne suffit pas d'être assis à table pour dîner ; encore faut-il manger de ce qui se trouve dans l'assiette. Il ne suffit pas d'être ici, en Amérique, pour être américain. Il ne suffit pas d'être né ici, en Amérique, pour être américain.
Non, je ne suis pas américain. Je suis l'un des 22 millions de noirs qui sont victimes de l'américanisme. L'un des 22 millions de noirs qui sont victimes d'une démocratie qui n'est rien d'autre qu'une hypocrisie déguisée.
Aussi ne suis-je pas ici pour vous parler en tant qu'Américain, en tant que patriote, en tant qu'adorateur ou porteur de drapeau – non, ce n'est pas mon genre. Je m'adresse à vous en tant que victime de ce système américain. Et je vois l'Amérique par les yeux de la victime. Ce n'est pas un rêve américain que je vois, mais un cauchemar américain
Le Texas est un État où règne la Loi de Lynch. On y respire exactement le même air que dans le Mississipi ; la seule différence, c'est que, dans le Texas, on vous lynche avec l'accent du Texas, et que, dans le Mississipi, on vous lynche avec l'accent du Mississipi.
Il est temps, en 1964, de s'éveiller. Lorsque vous les voyez arriver après s'être entendus d'avance contre vous, montrez-leur que vos yeux se sont ouverts. Il faudra qu'ils choisissent entre le bulletin de vote et le fusil. Si vous avez peur d'utiliser une expression pareille, quittez le pays, retournez cultiver le coton sur votre parcelle, retournez à la ruelle. Ils ont pour eux toutes les voix des noirs, et lorsqu'ils ont ces voix, ils ne donnent rien aux noirs en retour.
Nous ne sommes pas même aussi avancés qu'en 1954. Nous sommes en recul par rapport à 1954. La ségrégation est plus considérable aujourd'hui qu'en 1954. Il y a davantage d'animosité raciale, davantage de haine raciale, davantage de violence raciale aujourd'hui, en 1964, qu'en 1954. Où est le progrès ?
Que le monde sache combien les mains de l'Onde Sam sont sanglantes ! Que le monde, connaisse l'hypocrisie qui a cours ici ! Que ce soit le bulletin vote ou le fusil ! Que l'Oncle Sam sache qu'il faut que ce soit le bulletin de vote ou le fusil !
Les peuples à peau sombre s'éveillent. Ils perdent toute crainte de l'homme blanc. Actuellement, ce dernier n'est vainqueur dans aucun des points où il combat. Partout où il se bat, il lutte contre des hommes dont le teint est pareil au vôtre et au mien. Et ces hommes le battent. Il ne peut plus gagner. Il a remporté sa dernière victoire.
Ne gaspillez pas vos bulletins de vote. Un bulletin, c'est comme une balle. Ne votez pas tant que vous n'apercevez pas de cible et si la cible est hors d'atteinte, gardez votre bulletin en poche.
Il y a longtemps que l'Amérique a perdu toute conscience. L'Oncle Sam n'a pas de conscience. Ces gens ne savent pas ce qu'est la morale. Ils ne s'efforcent pas de mettre fin à un mal parce que c'est un mal, ou parce que c'est illégal, ou parce que c'est immoral ; ils n'y mettent fin que si cela constitue une menace pour leur existence. Vous perdez donc votre temps à en appeler à la conscience morale de ce failli d'Oncle Sam.
S'il n'est pas besoin de sénateurs, de députés, de proclamations présidentielles pour donner la liberté à l'homme blanc, il n'est pas non plus besoin de législation, de proclamation, de décisions de la Cour Suprême, pour donner la liberté, aux noirs. Il faut que vous le fassiez savoir à l'homme blanc : si ce pays est une terre de liberté, qu'il le soit, et s'il n'est pas une terre de liberté, transformez-le.
Il y a ségrégation lorsqu'on dépend de quelqu'un d'autre. On vous donnera toujours ce qu'il y a de moins bon, mais cela ne veut pas dire que vous subissiez la ségrégation pour cette seule raison que vous possédez ce qui vous appartient. Il faut que vous soyez maîtres de ce qui est à vous, il faut que vous en soyez maîtres tout comme l'homme blanc est maître de ce qui est à lui.
En 1964, ce sera le bulletin de vote ou le fusil. Je vous remercie
Œuvres de Malcolm X