Au cours des années qui suivirent la mission, ses participants s'ingénièrent à rendre leur vie méconnaissable au point d'entacher d'une lumière fausse, artificielle,les souvenirs de leur existence précédente et d'en arriver à croire que ces événements ne s'étaient pas réellement produits ou, du moins, ne les concernaient pas.

À lire aussi de Paolo Giordano

La nature préfère les croissances vertigineuses, ou résolument plus douces, les exposants et les logarithmes. La nature est par nature non linéaire.
Pour le virus, l'humanité entière se partage en trois groupes : les susceptibles, c'est-à-dire tous ceux qu'il pourrait encore contaminer ; les infectés, c'est-à-dire ceux qu'il a déjà contaminés ; et les rejetés, ceux qu'il ne peut plus contaminer.
Lors d’une épidémie, les Susceptibles doivent se protéger également pour protéger les autres. Les Susceptibles constituent aussi un cordon sanitaire. Ainsi, dans la contagion, ce que nous faisons ou nous abstenons de faire ne nous concerne plus exclusivement. C’est une chose que j’aimerais ne pas oublier, y compris quand tout sera terminé.
L’épidémie nous encourage à nous considérer comme les membres d’une collectivité. Elle nous oblige à accomplir un effort d’imagination auquel nous ne sommes pas accoutumés : voir que nous sommes inextricablement reliés les uns aux autres et tenir compte de la présence d’autrui dans nos choix individuels. Dans la contagion, nous sommes un organisme unique. Dans la contagion, nous redevenons une communauté.
La contagion a déjà compromis nos liens. Et apporté une grande solitude : la solitude des malades dans les unités de soins intensifs, qui communiquent à travers une vitre, et une autre, diffuse, celle des bouches cachées derrière les masques, des regards soupçonneux, de l’obligation de rester chez soi. Dans la contagion, nous sommes tous libres et assignés à résidence.
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Dans la même œuvre

Un soldat ne cesse jamais d’être un soldat. À l’âge de trente ans, le lieutenant en est arrivé à considérer l’uniforme comme un accident inévitable, une maladie chronique du destin, évidente mais indolore. La contradiction la plus significative de sa vie a fini par se muer en cet unique élément de continuité.
Dépersonnaliser les hommes,les amis, voilà l'astuce, effacer leurs traits, le timbre de leur voix et même leur odeur jusqu'à ce qu'on soit capable de les considérer comme une simple unité. Peut-être devrait-il utiliser cette technique pour résoudre l'autre problème.
La peine, la souffrance, la compassion qu'on ressent envers les êtres humains se réduisent à la biochimie — hormones et neurotransmetteurs inhibés ou relâchés. Cette prise de conscience suscite en lui une indignation inattendue.
Mais nous ne sommes pas des missionnaires, ne l'oubliez pas. Nous sommes des têtes brûlées. Nous aimons jouer avec les armes et, de préférence, les utiliser.
Les formes d'attachement n'équivalent pas toutes à de la nostalgie.