Les hurlements du vent couvraient le piétinement du cortège, on avançait tête baissée, le souffle coupé, se fiant pour le chemin à celui qui vous précédait, préoccupé avant tout de ne pas s'envoler. Grand-mère et maman avaient ôté leurs voilettes, grand-père tenait fermement son chapeau à la main, d'autres couraient après un béret ou un foulard. Le corbillard tanguait, tiré par le cheval de monsieur Biloche, ses draperies noires claquaient, s'agitaient comme une nuée de corbeaux autour du corps.
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A tous les commentaires désagréables sur la supposée indifférence des Parisiens, je n'oublie jamais d'opposer ce soutien indéfectible des habitués qui avaient accepté en connaissance de cause d'être plus ou moins bien traités selon l'humeur du marchand. Ce qui était une preuve de générosité mais aussi d'intérêt pour le curieux petit homme à la barbe roussie par le fourneau de sa pipe. Il ne ressemblait évidemment pas à l'idée qu'on se fait d'une vie rangée, surtout pour des gens dont on connaissait les allers et retours réglés comme du papier à musique encadrant une journée de bureau.
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" Plutôt la vie avec ses salons d'attente Lorsqu'on sait qu'on ne sera pas introduit ", dit Breton. Introduits, nous ne l'avions été nulle part. Quelquefois embarqués et toujours débarqués pour incompatibilité avec les lois fondamentales du monde du travail et de la promotion sociale.
Qu'il pleuve à marée montante, ce n'est pas à proprement parler une pluie. C'est une poudre d'eau, une petite musique méditative, un hommage à l'ennui. Il y a de la bonté dans cette grâce avec laquelle elle effleure le visage, déplie les rides du front, le repose des pensées soucieuses. Elle tombe discrète, on ne l'entend pas, ne la voit pas, les vitres ne relèvent pas son empreinte, la terre l'absorbe sans dommage.
Tout lecteur remarque que dans les dialogues convenus, à l'ancienne, tiret, à la ligne et ponctués par "dit-il", l'auteur a pour unique souci de ne pas se répéter, s'avisant alors de terminer chaque réplique par maugréa-t-il, marmonna-t-il, soupira-t-il, vociféra-t-il et on sait bien que son personnage ni ne maugrée, ni ne soupire, ni ne vocifère, on se dit surtout qu'il n'a rien d'essentiel à nous dire, sinon qu'il faut en passer par là, et on a l'impression de voir à chaque fin de phrase les gouttes de sueur tomber du front de l'auteur de la page.
C'est en subissant la loi de tels petits faits obtus que l'enfance bascule, morceau par morceau, dans la lente décomposition du vivant.
Dans la même œuvre
C'est un sentiment que je connaissais bien, ce besoin de rectifier sa position dans le miroir de l'autre. Une façon de dire ne vous méprenez pas sur moi, ne tirez pas de conclusion à partir de ce que vous percevez. Tentation de se démarquer de la fonction à quoi les gens vous réduisent. Et vous réduisent longtemps quand bien même elle n'est plus d'actualité.
J'avais beau avoir quitté le kiosque depuis des années, il se trouvait toujours des gens qui me renvoyaient au marchand de journaux. Ce qui ne partait pas toujours d'une intention bienveillante. Ce qui traduisait dans ce cas, en cherchant à me rabaisser, le peu d'estime qu'ils avaient pour la fonction.
Une des grandes surprises du kiosque était non seulement la diversité des opinions, avec d'infinies nuances qui rendaient délicate une classification précise des convictions, mais l'absolue singularité de certaines réflexions, impossibles à ranger dans une nomenclature existante, recensées dans aucune des catégories mentales habituelles.
Tout me revient à mesure que je regagne le temps du kiosque, toute une galerie magnifique. Comme je leur dois à tous. Comme ils m'ont aidé à me concilier le monde, comme ils m'ont appris. Comme j'aimerais à mesure qu'ils s'invitent leur faire place qu'ils méritent ici.
Son statut de gérant de kiosque l'avait propulsé du côté des commerçants et des petits patrons, plus tout à fait au coude à coude avec les damnés de la terre, ce qui le contrariait un peu.