Quelques minutes plus tard, une femme entre dans la chambre pour lui proposer une collation. Un petit jus de pomme avec une petite paille et un petit gâteau emballé dans un petit sachet. Les mêmes qu'au centre de loisirs. Voilà donc ce qui t'attend des petits pas, des petits sommes, des petits goûters, des petites sorties, des petites visites. Une vie amoindrie, rétrécie, parfaitement réglée.
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Vieillir, c'est apprendre à perdre. Encaisser, chaque semaine ou presque, un nouveau déficit, une nouvelle altération, un nouveau dommage. Voilà ce que je vois. Et plus rien ne figure dans la colonne des profits.
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Mais il faut bien qu'on cache des petites choses, vous comprenez ? Pour être vivants. Il faut bien qu'on puisse faire des petites choses tout seuls dans notre coin, des petites choses légèrement interdites, et fermer notre porte quand on a besoin d'être tranquilles.
Prenez un homme et une femme, touillez, pétrissez, couvrez, laisser reposer. Jetez l'excédent, jetez tout. Refermez le couvercle.
On abrite tous une perte ou un manque, quelque chose en creux qu'on a fini par apprivoiser.
Marc occupait mon espace. Marc était le temps arrêté, suspendu. Marc était ma douceur, ma plénitude. Marc était là comme une icône, Marc se donnait à voir et à aimer.
Dans la même œuvre
Pourquoi dites-vous « les personnes âgées » ? Vous devriez dire « les vieux ». C'est bien « les vieux ». Ça a le mérite d'être fier. Vous dites bien « les jeunes », non ? Vous ne dites pas « les personnes jeunes » ?
Vieillir, c'est apprendre à perdre. Perdre ce qui vous a été donné, ce que vous avez gagné, ce que vous avez mérité, ce pour quoi vous vous êtes battu, ce que vous pensiez tenir à jamais. Se réajuster. Se réorganiser. Faire sans. Passer outre. N'avoir plus rien à perdre.
Vous êtes vous déjà demandé combien de fois dans votre vie vous aviez réellement dit merci? Un vrai merci. L'expression de votre gratitude, de votre reconnaissance, de votre dette
Je regarde mes vieux, ils ont soixante-dix, quatre-vingts, quatre-vingt-dix ans, ils me racontent des souvenirs lointains, ils me parlent d'époques anciennes, ancestrales, préhistoriques, leurs parents sont morts depuis quinze, vingt, trente ans, mais la douleur de l'enfant qu'ils ont été est toujours là. Intacte. Elle se lit sur leur visage et s'entend dans leur voix, à l'œil nu je la vois battre dans leur corps, dans leurs veines. En circuit fermé.
Pour être vivants. Il faut bien qu'on puisse faire des petites choses tout seuls dans notre coin, des petites choses légèrement interdites, et fermer notre porte quand on a besoin d'être tranquilles.