L'urbaniste occidental voit dans Texaco une tumeur à l'ordre urbain. Incohérente. Insalubre. Une contestation active. Une menace. On lui dénie toute valeur architecturale ou sociale. Le discours politique est là dessus négateur. En clair c'est un problème. Mais raser c'est renvoyer le problème ailleurs, ou pire : ne pas l'envisager. Non, il nous faut congédier l'Occident et réapprendre à lire : réapprendre à inventer la ville. L'urbaniste ici-là, doit se penser créole avant même de penser.
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Vers cette époque, je commençais à écrire, c'est dire : un peu mourir. Le sentiment de la mort fut encore plus présent quand je me mis à écrire sur moi-même, et sur Texaco. Je vidais ma mémoire dans d'immobiles cahiers sans en avoir ramené le frémissement de la vie qui se vit, et qui, à chaque instant, modifie ce qui s'était produit.
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À lire aussi de Patrick Chamoiseau
Les cercueils rouges envoyèrent des racines ; et l'on vit s'élever au dos long des années, plusieurs arbres d'agonie, branches tordues de douleurs. Les observer ramenait des souvenirs qu'on ne possédait pas. Ça raidissait en toi comme un pajambel triste […] mais qui va faire un livre sur ça ?
La douce France, berceau de notre liberté, l'universelle si généreuse, était en grand danger. Il fallait tout lui rendre. […] Nous trouvâmes dans l'armée une perspective ouverte de devenir français, d'échapper aux békés. […] Nous fûmes des milliers à devancer les mobilisations
Longtemps, je me considérais comme de passage dans cet En-ville, avec dans l'idée d'entreprendre, sitôt mes poches bien pleines, un Noutéka des mornes… pauvre épopée de mon pauvre Esternome… Je me la ressassais dans ces lits misérables ou j'inspirais de la poussière… […] la misère des cœurs soucieux de s'y grandir […], pauvre épopée, levée complice d'une amertume
Le point-virgule s'est imposé, je ne sais pas pourquoi, peut-être l'idée du flux de conscience, de l'instabilité mentale, de la saisie qui ne raconte pas. Ce n'est pas le point-virgule de Flaubert.
Dans la même œuvre
La sève du feuillage ne s'élucide qu'au secret des racines.
Porter la liberté est la seule charge qui redresse bien le dos.
Je voulais qu'il soit chanté quelque part dans l'écoute des générations à venir, que nous nous étions battus... pour nous conquérir nous-mêmes.
Savoir parler c'est savoir retenir la parole. Parler vraiment c'est d'abord astiquer du silence. Le vrai silence est un endroit de La Parole.
Je pleurai aussi de consternation en voyant à quel point les conteurs étaient vieux, et combien leur voix isolées du monde semblaient s'enfoncer dans la terre comme une pluie de carême derrière laquelle je galopais en vain.