Si j'avais pu ne pas nommer mon film, je l'aurais fait

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Je ne suis ni blasé ni fatigué du monde, cent vies, je le sais, ne me lasseraient pas.
Je voulais appeler le film pendant un temps Le Lieu et la parole, racontait-il en 1985 sur France Culture, dans l'émission Le Cinéma des cinéastes. C'est en effet essentiel parce que ces lieux vides, ces lieux défigurés, cette sorte de... non-lieu de la mémoire d'une certaine façon se met à vivre par la parole mais les lieux en même temps donnent à la parole une vérité extraordinaire.
Israël était passé pour moi dans le domaine privé, le plus intime en vérité: les questions que cette jeune nation suscitait, celles qu'elle me contraignait à affronter me regardaient d'abord et j'éprouvais qu'il y aurait quelque chose d'obscène à les exposer au grand jour de la publicité.
On reconnaît, paraît-il, les chefs à leur capacité meurtrière, on les appelle des « décideurs », on les paie pour cela très cher.
Des rabbins ont arbitrairement décidé après la guerre qu'il désignerait “la Chose”. Pour moi, “Shoah” était un signifiant sans signifié, une profération brève, opaque, un mot impénétrable, infracassable, comme un noyau atomique.
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Au cours des onze années durant lesquelles j'ai travaillé à sa réalisation, je n'ai donc pas eu de nom pour le film. “Holocauste”, par sa connotation sacrificielle et religieuse, était irrecevable ; il avait en outre déjà été utilisé. Mais un film, pour des raisons administratives, doit avoir un titre. J'en ai tenté plusieurs, tous insatisfaisants. La vérité est qu'il n'y avait pas de nom pour ce que je n'osais même pas alors appeler “l'événement”. Par-devers moi et comme en secret, je disais “la Chose”. C'était une façon de nommer l'innommable. Comment aurait-il pu y avoir un nom pour ce qui était absolument sans précédent dans l'histoire des hommes ? Si j'avais pu ne pas nommer mon film, je l'aurais fait.
Le mot “Shoah” s'est imposé à moi tout à la fin parce que, n'entendant pas l'hébreu, je n'en comprenais pas le sens, ce qui était encore une façon de ne pas nommer. Mais, pour ceux qui parlent l'hébreu, “Shoah” est tout aussi inadéquat. Le terme apparaît dans la Bible à plusieurs reprises. Il signifie “catastrophe”, “destruction”, “anéantissement”, il peut s'agir d'un tremblement de terre ou d'un déluge.
Des rabbins ont arbitrairement décidé après la guerre qu'il désignerait “la Chose”. Pour moi, “Shoah” était un signifiant sans signifié, une profération brève, opaque, un mot impénétrable, infracassable, comme un noyau atomique.
Je me suis battu pour imposer “Shoah” sans savoir que je procédais ainsi à un acte radical de nomination, puisque presque aussitôt le titre du film est devenu, en de nombreuses langues, le nom même de l'événement dans son absolue singularité. Le film a été d'emblée éponyme, on s'est mis partout à dire “la Shoah”. L'identification entre le film et ce qu'il représente va si loin que des téméraires parlent de moi comme de “l'auteur de la Shoah”, ce à quoi je ne puis que répondre : “Non, moi, c'est ‘Shoah', la Shoah, c'est Hitler.”