Œuvre

Voyage au bout de la nuit (1932)

Sur les banquettes autour de nous des festoyeurs un peu saouls dormaient déjà.
Cette confiance de votre Directeur m'apparaît comme la plus flatteuse des promotions, mon cher Docteur !
Surtout qu'il commençait à se lever un petit vent de rivière et que flottaient dans le cadre des fenêtres les rideaux tuyautés comme autant de petits drapeaux de fraîche gaieté.
Son attention précise et autrefois assez sévère flottait à présent entraînée vers de fabuleuses, interminables digressions.
Parfois elles étaient si dures, les nouvelles selles merveilleuses qu'elle en éprouvait un mal affreux au fondement...
Elle avait la certitude que si elle ouvrait sa porte les forces hostiles déferleraient chez elle, s'empareraient d'elle et que ça serait fini une fois pour toutes.
Je ne pipais pas pendant qu'il me parlait. Il en fut donc pour ses frais de confidences.
Le délire scientifique plus raisonné et plus froid que les autres est en même temps le moins tolérable d'entre tous.
De fureur, il s'en va cogner un grand coup dans le petit poêle. Tout s'écroule, tout se renverse...
Après tout, lorsque le temps d'en finir est venu, lorsque l'égoïsme nous relâche un peu, en fait de souvenir on ne garde au coeur que celui des femmes qui aimaient vraiment un peu les hommes, pas seulement un seul, même si c'était vous, mais tous.
Mon boulot consistait encore, d'autre part, avant l'heure des cours, à faire promener et pisser les chiens de garde du magasin.
Je ne présentais qu'un seul avantage moi, en somme, mais alors celui qui vous est difficilement pardonné, celui d'être presque gratuit, ça fait tort au malade et à sa famille un médecin gratuit, si pauvre soit-elle.
Ainsi les rares énergies qui échappaient au paludisme, à la soif, au soleil, se consumaient en haines si mordantes, si insistantes, que beaucoup de colons finissaient par en crever sur place, empoisonnés d'eux-mêmes, comme des scorpions.
Ils racontaient sur mon compte des horreurs à n'en plus finir et des mensonges à s'en faire sauter l'imagination.
Il n'y a que les fous et les lâches qui refusent la guerre quand leur Patrie est en danger.
Quand on a un bon culot, ça suffit, presque tout alors vous est permis, absolument tout, on a la majorité pour soi et c'est la majorité qui décrète de ce qui est fou et de ce qui ne l'est pas.
En convalescence, on me l'avait apportée la médaille, à l'hôpital même. Et le même jour, je m'en fus au théâtre, la montrer aux civils pendant les entractes. Grand effet. C'était les premières médailles qu'on voyait dans Paris. Une affaire!
Il n'y avait rien que la nuit, comme partout d'ailleurs, une nuit énorme qui bouffait la route à deux pas.
Par là, où il montrait, il n'y avait rien que la nuit, comme partout d'ailleurs, une nuit énorme qui bouffait la route à deux pas de nous et même qu'il n'en sortait du noir qu'un petit bout de route grand comme la langue.
Au bord du quai les pêcheurs ne prenaient rien. Ils n'avaient même pas l'air de tenir beaucoup à en prendre des poissons. Les poissons devaient les connaître. Ils restaient là tous à faire semblant.
Les riches c'est facile à amuser rien qu'avec des glaces par exemple, pour qu'ils s'y contemplent, puisqu'il n'y a rien de mieux au monde à regarder que les riches.
Papa manie la chaise, faut voir, comme une cognée, et maman le tison comme un sabre! Gare aux faibles alors! C'est le petit qui prend. Les torgnoles aplatissent au mur tout ce qui ne peut pas se défendre et riposter: enfants, chiens ou chats.
La plupart des gens ne meurent qu'au dernier moment; d'autres commencent et s'y prennent vingt ans à l'avance et parfois davantage. Ce sont les malheureux de la terre.
Jamais ou presque, ils ne demandent le pourquoi, les petits, de tout ce qu'ils supportent. Ils se haïssent les uns les autres, ça suffit.
Tout pour la nuit! C'est ma devise! Il faut tout le temps songer à la nuit.