Œuvre
Un voyage autour de mon jardin (1845)
Quand je cherche à me rappeler tous les bonheurs de ma vie, je reconnais qu'il n'y en a guère que j'aie prévus et atteints à la course. Les bonheurs sont comme le gibier: quand on les vise de trop loin, on les manque.
Le bonheur n'est pas un diamant gros comme une maison, c'est une mosaïque de petites pierres dont aucune souvent n'a une valeur générale et réelle pour les autres. Ce gros diamant, cette rose bleue, ce gros bonheur, ce bonheur monolithe, est un rêve.
Les bonheurs que je me rappelle je ne les ai pas poursuivis ni cherchés au loin, ils ont poussé et fleuri sous mes pieds, comme les pâquerettes de mon gazon.
Chaque homme possède trois caractères: Celui qu'il montre, celui qu'il a, celui qu'il croit avoir.
Les hommes, presque tous, ne savent pas vieillir - Et, comme certains fruits, pourrissent sans mûrir.
Les savants sont des hommes qui, dans leurs plus grand succès, n'arrivent qu'à s'embourber un peu plus loin que les autres hommes, mais ils s'embourbent davantage.
Il y a des amusements pour l'âge mûr comme il y en a pour l'enfance. La jeunesse n'a pas d'amusements, elle les méprise; elle n'en veut pas, elle exige des bonheurs.
L'âge mûr veut absolument qu'on partage ses amusements; cela vient de ce que ces amusements sont ennuyeux. En effet, lesdits amusements consistent à relire pour la centième fois les mêmes livres latins ou grecs.
Voyez un savant entrer dans une riante prairie ou dans un jardin parfumé, et écoutez-le; vous prendrez le jardin ou la prairie en horreur.
Il y a des moments où je me demande si par hasard notre esprit ne serait pas ainsi tourné que nous appelions pauvreté ce qui est splendeur et richesse, et opulence ce qui est misère et dénûment.
Avoir n'est-il pas la racine d'avarice? Combien faudrait-il de volumes pour dire les lâchetés et les crimes commis pour avoir!
Belles études! apprendre des mots, toujours des mots, rien que des mots; parler des choses sans savoir les choses; dire correctement des sottises! voilà l'emploi de toute la jeunesse.
Les bonheurs sont comme le gibier, quand on les vise de trop loin, on les manque.
Les hommes, non contents de deux ou trois besoins réels que la nature leur a imposés, s'en créent chaque jour de nouveaux, et épuisent tout leur génie à inventer de nouveaux moyens d'être pauvres et misérables.
Quelle étrange chose que la propriété, dont les hommes sont si envieux ! Quand je n'avais rien à moi, j'avais les forêts et les prairies, la mer et le ciel depuis que j'ai acheté cette maison et ce jardin, je n'ai plus que cette maison et ce jardin.
Pour connaître toute sa force, l'homme a besoin d'avoir à combattre quelque chose d'un peu impossible à vaincre.
Les hommes, non contents de deux ou trois besoins réels que la nature leur a imposés, s'en créent chaque jour de nouveaux, et épuisent tout leur génie à inventer de nouveaux moyens d'être pauvres et misérables.
D'où vient qu'on paie si cher l'imitation de ce qui ne coûte rien ? C'est qu'on n'aime à posséder les choses que pour humilier ceux qui ne les possèdent pas; c'est ce qui fait le prix des diamants, et ce qui fait tant de tort au ciel; c'est le secret des plus honteux sentiments des hommes.
En effet, voici une petite graine bien plus petite que celle du millet, voici une graine d'oenothère ; mettez la dans la terre, il en sortira une grande et belle plante avec des feuilles et des fleurs et une ravissante odeur, puis cinq ou six cents graines d'où sortiront cinq ou six cents plantes. Cette seule petite graine contient pour toujours des générations infinies de plantes semblables avec leurs feuilles, leurs fleurs et leurs parfums.