Œuvre

Un rameau de la nuit (1950)

L'émotion l'étouffait un peu, il ramena ses mains sur les bras du fauteuil et, appuyé sur elles, il redressa le buste.
A ma gauche, troué dans le vif de quelque haie compacte, s'ouvrait un assez long couloir, au bout duquel on apercevait un carré de lune.
De midi à une heure c'est le coeur du jour.
Je suppose que, latiniste, ce notaire en avait quelque peu restitué le sens, là où les abréviations et les lettres effacées rendaient difficile le déchiffrement.
Il pouvait encore, à soixante-dix ans et plus, vous écraser une amande à la coque dure, sous son pouce plat, sans le moindre effort.
Une petite cuisine, à gauche. D'une merveilleuse propreté: toute peinte, ripolinée; le fourneau à gaz en émail, des placards rangés; sur chaque porte et sur chaque tiroir, une étiquette.
Au Sud, la campagne bleuâtre, délicatement accidentée: fermes, coteaux, cyprès, cultures, routes étroites, et lointainement un ou deux villages.
Bien au fond du couloir, un débarras ... où malles, valises, sacs de cuir, vêtements, souliers et cantines étaient disposés méthodiquement en vue d'un usage commode.
A cette heure-là, en été, manger des mûres est un délice.
Nous ne sommes que demi-frères. Chacun n'a qu'une moitié de l'âme que nous sommes.
Des rideaux de velours, assortis au grenat du canapé, modéraient le jour, qui n'éclairait bien qu'un diplôme encadré de noir.
Comme le bâtiment donnait de la bande à bâbord, sa paroi se penchait sur nous, menaçante.
Un temps doux. Le vent, faible et chaud, nous venait du Sud. Il amollissait l'air.
Les êtres et les choses, à l'affût, s'épiaient. J'épiais aussi, animalement, sans dessein, et prêt à bondir dans les ténèbres.
L'étoilement du ciel se faisait peu à peu, étoile par étoile, et leurs feux, lointains, semblaient calmes.
Tout devenait flou, incertain, mais il en émanait comme un brouillard animé d'une faible vie, dont il semblait qu'on pût attendre quelque apparition.
Sur le pas de la porte, deux chaises vides, celles du boulanger et de sa femme: ils allaient sans doute venir prendre le frais.
Cette année-là, elle avait enrichi sa vitrine d'un globe terrestre de verre, éclairé intérieurement et qui tournait avec lenteur de façon à montrer les couleurs différentes des cinq parties du monde.
Il y avait sous mes fenêtres un grand voilier de Norvège aux mâts blancs, à la coque de chêne peinte en bleu, qui débarquait paisiblement des bois du Nord.
Au fond, voilà pourquoi j'ai voyagé à pied: par simple amour du vent et de la terre.
Mon adolescence d'abord, puis ma jeunesse ont pris à marcher des plaisirs dont je n'ai qu'à chercher, dans ma mémoire, l'image fraîche encore, pour me sentir de nouveau jeune et prêt à partir.
La terre est le corps du voyage, le vent en est l'âme... J'aime la terre et l'air d'un amour égal, et, en moi, leurs puissances s'accordent.