Œuvre

Syllogismes de l'amertume (1952)

108 citations · Emil Cioran · sur Dicocitations ↗
J'ai toujours pensé que Diogène avait subi, dans sa jeunesse, quelque déconvenue amoureuse: on ne s'engage pas dans la voie du ricanement sans le concours d'une maladie vénérienne ou d'une boniche intraitable.
Sans l'espoir d'une douleur plus grande, je ne pourrais supporter celle du moment, fût-elle infinie.
Sans Bach, la théologie serait dépourvue d'objet, la Création fictive, le néant péremptoire. S'il y a quelqu'un qui doit tout à Bach, c'est bien Dieu.
Si loin s'étend la mort, tant elle prend de place, que je ne sais plus où mourir.
Malheur à l'incroyant qui, face à ses insomnies, ne dispose que d'un stock réduit de prières!
Le secret de mon adaptation à la vie? - J'ai changé de désespoir comme de chemise.
Vitalité de l'amour: on ne saurait médire sans injustice d'un sentiment qui a survécu au romantisme et au bidet.
Les sources d'un écrivain, ce sont ses hontes; celui qui n'en découvre pas en soi, ou s'y dérobe, est voué au plagiat ou à la critique.
La sainteté me fait frémir, cette ingérence dans les malheurs d'autrui, cette barbarie de la charité, cette pitié sans scrupules.
Prolixe par essence, la littérature vit de la pléthore des vocables, du cancer du mot.
Méfiez-vous de ceux qui tournent le dos à l'amour, à l'ambition, à la société. Ils se vengent d'y avoir renoncé.
Qui ne voit pas la mort en rose est affecté d'un daltonisme du coeur.
Mystère. Mot dont nous nous servons pour tromper les autres, pour leur faire croire que nous sommes plus profonds qu'eux.
La passion de la musique est en elle-même un aveu. Nous en savons plus long sur un inconnu qui s'y adonne que sur quelqu'un qui y est insensible et que nous approchons tous les jours.
Deux voies s'ouvrent à l'homme et à la femme: la férocité ou l'indifférence. Tout nous indique qu'ils prendront la seconde voie, qu'il n'y aura entre eux ni explication ni rupture, mais qu'ils continueront à s'éloigner l'un de l'autre.
Né avec une âme habituelle, j'en ai demandé une autre à la musique: ce fut le début de malheurs inespérés.
Sans l'impérialisme du concept, la musique aurait tenu lieu de philosophie: c'eût été le paradis de l'évidence inexprimable, une épidémie d'extases.
Sans moyens de défense contre la musique, force m'est d'en subir le despotisme et, suivant son bon plaisir, d'être dieu ou loque.
L'univers sonore: onomatopée de l'indicible, énigme déployée, infini perçu, et insaisissable. ... Lorsqu'on vient d'en éprouver la séduction, on ne forme plus que le projet de se faire embaumer dans un soupir.
Si j'avais cédé aux flatteries de la musique, à ses appels, à tous les univers qu'elle a suscités et détruits en moi, il y a longtemps que, d'orgueil, j'aurais perdu la raison.
Peut-être ai-je trop misé sur la musique, peut-être n'ai-je pas pris toutes mes précautions contre les acrobaties du sublime, contre le charlatanisme de l'ineffable.
Quand je frôle le Mystère sans pouvoir en rire, je me demande à quoi sert ce vaccin contre l'absolu qu'est la lucidité.
Il n'est pas élégant d'abuser de la malchance; certains individus, comme certains peuples, s'y complaisent tant, qu'ils déshonorent la tragédie.
Le mendiant est un pauvre qui, impatient d'aventures, a abandonné la pauvreté pour explorer les jungles de la pitié.
La mort pose un problème qui se substitue à tous les autres. Quoi de plus funeste à la philosophie, que la croyance naïve en la hiérarchie des perplexités?