Œuvre

Soif (2019)

L'amour universel est un acte de générosité qui suppose une lucidité douloureuse.
En grec ancien, souffle se traduit par pneuma : admirablement trouvé pour exprimer que respirer ne va pas de soi. Le français, langue de l'humour, n'en conserva, dans la vie courante, que le mot pneu
L'ébriété délivre de la pesanteur et donne l'impression que l'on va s'envoler. L'esprit ne vole pas, il se déplace sans obstacle, c'est très différent. Les oiseaux possèdent un corps, leur envol relève de la conquête. Je ne le répéterai jamais assez : avoir un corps, c'est ce qui peut arriver de mieux.
Aimer, cela commence toujours par boire avec quelqu'un. Peut-être parce qu'aucune sensation n'est si peu décevante. Une gorge sèche se figure l'eau comme l'extase et l'oasis est à l'épreuve de l'attente. Celui qui boit après le désert ne se dit jamais : « C'est surfait. » Offrir une boisson à celle que l'on s'apprête à aimer, c'est suggérer que la délectation sera au moins à la hauteur de l'espérance.
L'amour concentre la certitude et le doute : on est sûr d'être aimé autant qu'on en doute, non pas tour à tour, mais en une simultanéité déconcertante. Chercher à se débarrasser de ce versant dubitatif en posant mille questions à l'aimée, c'est nier la nature radicalement ambiguë de l'amour.
Le mal trouve toujours son origine dans l'esprit. Sans le garde-fou du corps, la nuisance spirituelle va pouvoir commencer.
La mère d'un enfant que j'avais guéri est allée jusqu'à m'accuser de lui avoir gâché la vie.
Cet homme a le pouvoir de changer l'eau en vin, a déclaré l'époux avec sérieux. Néanmoins, il a attendu la fin des noces pour exercer son don. Il a pris plaisir à notre angoisse et à notre humiliation, alors qu'il aurait pu si facilement nous éviter l'une et l'autre. À cause de lui, on a servi le meilleur vin après le moyen. Nous avons été la risée du village. J'ai regardé calmement mon accusateur dans les yeux. Il a soutenu mon regard, sûr de son bon droit.
J'ai été homme assez longtemps pour savoir que certains sentiments ne se répriment pas. Il importe de les laisser passer sans chercher à les contrer : c'est ainsi qu'ils ne laissent aucune trace.
Pour éprouver la soif, il faut être vivant. J'ai vécu si fort que je suis mort assoiffé.
En quittant l'enfance, on apprend à ne plus contenter sa faim dès qu'elle apparait. Personne n'apprend à différer le moment d'étancher sa soif. Quand celle-ci surgit, on l'invoque comme l'urgence indiscutable. On interrompt son activité quelle qu'elle soit, on cherche de quoi boire.
L'énigme du mal n'est rien comparée à celle de la médiocrité. Pendant leur témoignage, je sentais leur plaisir. Ils jouissaient de se conduire comme des misérables devant moi.
Quant à l'appeler Marie tout court, je l'exclus. Confondre son amoureuse avec sa mère, c'est peu recommandable.
Je ne raffole pas des prénoms doubles et je trouve fastidieux de la nommer Marie de Magdala. Quant à l'appeler Marie tout court, je l'exclus. Confondre son amoureuse avec sa mère, c'est peu recommandable.
Pommier, figuier - je me suis demandé à quel arbre Judas s'était pendu. On m'a dit que la branche s'était cassée. Il fallait que cet arbre ne soit pas solide, car Judas ne pesait pas lourd.
Le coup de foudre, c'est le contraire : on a d'abord le souffle coupé et puis on respire à l'excès. On éprouve le besoin éperdu de humer la personne dont l'odeur nous chavire. Tout mort que je suis, j'éprouve encore le vertige du souffle. L'illusion joue son rôle à la perfection
Dieu dit que l'amour, c'est pour tout le monde. Moi qui aime, je vois bien qu'il est impossible d'aimer tout le monde de la même façon. C'est une question de souffle.
Les humains se plaignent, à raison, des imperfections du corps. L'explication coule de source : que vaudrait la maison dessinée par un architecte sans domicile ? On n'excelle que dans ce dont on a la pratique quotidienne. Mon père n'a jamais eu de corps. Pour un ignorant, je trouve qu'il s'en est fabuleusement bien tiré.
Pilate se leva et déclara : - \r\n- Accusé, tu seras crucifié.\r\nJ'ai aimé son économie de langage. Le génie du latin ne commet jamais de pléonasme. J'aurais détesté qu'il dise : \"Tu seras crucifié à mort\". Une crucifixion n'a pas d'autre issue possible.
Pardonner n'exige aucune contrepartie, c'est juste un élan du cœur qu'il s'agit de ressentir.
Je ne critique pas, boire est si délicieux. Je regrette néanmoins que nul n'explore l'infini de la soif, la pureté de cet élan, l'âpre noblesse qui est la nôtre à l'instant où nous l'éprouvons.
La condescendance est la forme de mépris que j'exècre le plus. Et franchement, je ne suis pas en situation de mépriser l'humanité.
J'ai toujours aimé être à l'abri tandis que la pluie redouble. C'est une sensation merveilleuse. On l'associe un peu sottement à la sérénité. En vérité, c'est une situation de plaisir. Le bruit de la pluie exige un toit comme caisse de résonance : être sous ce toit, c'est la meilleure place pour apprécier le concert. Partition délicieuse, subtilement changeante, rhapsodique sans esbroufe, toute pluie tient de la bénédiction.