Œuvre

Pensées (Maximes, études, images) (1866)

Depuis Voltaire nous ricanons, nous ne rions plus.
Le désert attire le nomade; l'océan, le matelot; l'infini, le poète.
Maximiste, pessimiste.
Nos jugements s'inspirent de nos actes plus que nos actes de nos jugements.
En fait de louanges, nous consultons plus notre appétit que notre santé.
Un long bonheur semble avoir besoin d'excuse et un long malheur, de pardon.
Aimer savoir est humain; savoir aimer est divin.
Peu savent souffrir, faute de coeur, ou jouir, faute d'esprit.
La solitude vivifie; l'isolement tue.
Un grain de sable arrête la mer, qui n'arrêterait pas un torrent.
Malheureux, l'on doute de tout; heureux, l'on ne doute de rien.
Les demi-remèdes empirent les grandes maladies.
L'éducation bien entendue est celle qui apprend à discerner, afin de l'aimer ou de le haïr, ce qui est véritablement aimable ou haïssable.
Votre ami revient d'un long voyage... Faut-il vous livrer à lui de prime abord ? Cela n'est guère prudent. S'il était changé ? ... Tâtez-le donc près du coeur, au moins un instant.
Ce que nous savons est court ce que nous pressentons, immense : par là le poète déborde l'érudit.
Dieu nous visite, mais, la plupart du temps, nous ne sommes pas chez nous.
Nous nous corrigeons moins de nos défauts que de nos qualités.
«Toute opinion sincère est respectable...» Je distingue : la sincérité est chose respectable. L'opinion... oui, si elle est honnête. Sinon, non.
Un mérite incontesté n'a pas grand'peine à paraître modeste.
L'homme qui s'abstient par scrupule de flatter les grands à bientôt fait de leur être suspect.
Le mal triomphe souvent, il ne vainc jamais.
Tel désordre, effet d'une puissante nature, est le comble de l'art.
Aucun labeur n'est sans espérance.
Les calomniés sont comme les fruits, ils sont mordus, donc ils sont bons.
Le téméraire prévaut là et maintenant ; le prudent à la longue et partout.