Œuvre
Pensées (1774-1824)
Sans le devoir, la vie est molle et désossée, elle ne peut plus se tenir.
Le sophiste se contente des apparences, le dialecticien de la preuve.
N'ayez pas l'esprit plus difficile que le goût, et le jugement plus sévère que la conscience.
La franchise se perd par le silence, par les ménagements, par la discrétion dont les amis usent entre eux.
Ne montrez pas le revers et l'exergue à ceux qui n'ont pas vu la médaille. Ne parlez pas des défauts des gens de bien à ceux qui ne connaissent ni leur visage, ni leur vie, ni leur mérite.
L'ouverture, l'exorde, le prélude, servent à l'orateur, au poète, au musicien, à disposer leur propre esprit, et aux auditeurs à préparer leur attention.
Pour bien écrire, il faut une facilité naturelle et une difficulté acquise.
Il y a des fantômes d'auteurs et des fantômes d'ouvrages.
Lorsque la forme est telle qu'on en est plus occupé que du fond, on croit que la pensée est venue pour la phrase, le fait pour le récit, le blâme pour l'épigramme, l'éloge pour le madrigal, et le jugement pour le bon mot.
L'habitude de penser en donne la facilité; elle nous rend plus pénétrants et plus prompts à tout voir. Nos organes, comme nos membres, acquièrent par l'exercice plus de mobilité, de force et de souplesse.
Quand un ouvrage sent la lime, c'est qu'il n'est pas assez poli; s'il sent l'huile, c'est qu'on a trop peu veillé.
On peut considérer la langue de l'homme, dans le mécanisme de la parole, comme la corde qui lance d'elle-même la flèche qu'on y a ajustée.
Les Latins s'écoutaient parler, et les Grecs se regardaient dire.
Entre l'esprit et l'âme, il y a l'imagination, faculté naïve et riante, qui participe de l'un et de l'autre. Entre l'esprit et l'imagination, il y a le jugement, il y a le goût. L'imagination est l'oeil de l'âme.
La littérature des peuples commence par les fables et finit par les romans.
J'ai donné mes fleurs et mon fruit: je ne suis plus qu'un tronc retentissant; mais quiconque s'assied à mon ombre et m'entend, devient plus sage.
Jetez quelques vives lumières dans un esprit naturellement ténébreux, et vous verrez à quel point il les obscurcira.
Il y a, dans les yeux, de l'esprit, de l'âme et du corps.
Il ne faut pas montrer une chaleur qui ne sera pas partagée; rien n'est plus froid que ce qui n'est pas communiqué.
Il ne faut pas seulement qu'il y ait dans un poème de la poésie d'images, mais aussi de la poésie d'idées.
C'est un bonheur, une grande fortune d'être né bon.
La politesse est à la bonté ce que les paroles sont à la pensée. Elle n'agit pas seulement sur les manières, mais sur l'esprit et sur le coeur; elle rend modérés et doux tous les sentiments, toutes les opinions et toutes les paroles.
La familiarité plaît, même sans bonté; avec la bonté, elle enchante.
La superstition est la seule religion dont soient capables les âmes basses.
Il faut se faire aimer, car les hommes ne sont justes qu'envers ceux qu'ils aiment.