Œuvre

Par-delà le bien et le mal (1886)

Celui qui ne sait pas trouver le chemin qui conduit à son idéal vit de façon plus frivole, plus insolente, que l'être sans idéal.
Ce sont les sens qui rendent les choses dignes de foi, leur donnent bonne conscience et apparence de vérité.
Le pharisaïsme n'est pas provoqué par la corruption chez l'homme bon. Il est au contraire, pour une bonne part, condition nécessaire de la bonté.
L'un cherche un auxiliaire pour faire naître ses pensées, l'autre cherche quelqu'un qu'il puisse aider : c'est ainsi que s'organise un bon entretien.
Dans la fréquentation des savants et des artistes, on se trompe facilement en sens opposé : derrière un savant remarquable on trouve souvent un homme médiocre, et derrière un artiste médiocre, - un homme très remarquable.
Nous faisons à l'état de veille ce que nous faisons en rêve : nous commençons par inventer et imaginer l'homme que nous fréquentons - et nous l'oublions aussitôt.
Quand une femme a du goût pour les sciences, il y a généralement dans sa sexualité quelque chose qui n'est pas en règle. La stérilité dispose déjà à une certaine masculinité du goût ; l'homme est, en effet, avec votre permission, l'animal stérile.
En comparant, dans leur ensemble, l'homme et la femme, on peut dire : la femme n'aurait pas le génie de la parure, si elle ne savait pas par l'instinct qu'elle joue le second rôle.
Celui qui lutte contre les monstres doit veiller à ne pas le devenir lui-même. Et quand ton regard pénètre longtemps au fond d'un abîme, l'abîme, lui aussi, pénètre en toi.
Amener insidieusement son prochain à avoir bonne opinion de vous, et après coup croire fermement que c'est là l'opinion du prochain : qui donc, dans ce tour de force, saurait imiter les femmes ?
Ce qu'une époque considère comme mauvais, c'est généralement un résidu inactuel de ce qui jadis fut trouvé bon, - l'atavisme d'un idéal vieilli.
Autour d'un héros, tout devient tragédie ; - autour d'un demi-dieu, tout devient satyre ; - autour de Dieu, tout devient - quoi donc ? peut-être univers ?
Avoir du talent ne suffit pas : il faut aussi avoir votre permission d'en avoir, - eh quoi ! mes amis ?
Là où se trouve l'arbre de la connaissance se trouve aussi le paradis. Ainsi parlent les plus vieux et les plus jeunes serpents.
L'objection, l'écart, la méfiance sereine, l'ironie sont des signes de santé. Tout ce qui est absolu est du domaine de la pathologie.
Le sens du tragique augmente et diminue avec la sensualité.
La pensée du suicide est une puissante consolation. Elle aide à bien passer plus d'une mauvaise nuit.
Ce n'est pas seulement notre raison, mais encore notre conscience, qui se soumettent à notre penchant le plus fort, à celui qui est le tyran en nous.
Il faut rendre le bien et le mal. Mais pourquoi serait-ce justement à la personne qui nous a fait le bien ou le mal ?
On n'aime plus assez sa connaissance aussitôt qu'on la communique aux autres.
Les poètes manquent de pudeur à l'égard de leurs aventures : ils les exploitent.
Notre prochain n'est pas notre voisin, mais le voisin de celui-ci, - ainsi pensent tous les peuples.
Jésus dit à ses juifs : La loi a été faite pour les esclaves, - aimez Dieu, comme je l'aime, comme son fils ! Que nous importe la morale, à nous autres fils de Dieu !
En vue de tous les partis. - Un berger a toujours besoin d'un mouton conducteur, autrement il lui faut être à l'occasion mouton lui-même.
On ment bien de la bouche : mais avec la gueule qu'on fait en même temps, on dit la vérité quand même.