Œuvre

Monsieur Teste (1926)

Nierez-vous qu'il y ait des choses anesthésiques? Des arbres qui saoulent ..., des filles qui paralysent, des ciels qui coupent la parole?
Il parlait, et sans pouvoir préciser les motifs ni l'étendue de la proscription, on constatait qu'un grand nombre de mots étaient bannis de son discours.
Il ne manque point de personnes, et doctes, et bénignes, et bien disposées, qui attendent pour me lire que l'on m'ait traduit en français.
Au bout de l'esprit, le corps. Mais au bout du corps, l'esprit.
De quoi j'ai souffert le plus? Peut-être de l'habitude de développer toute ma pensée, d'aller jusqu'au bout en moi.
Il n'était bruit dans cette République que de scandales, de fortunes foudroyantes ou foudroyées, de complots et d'attentats.
Je me suis confessée plus d'une fois d'avoir pensé que je préférais croire en Dieu que de le voir dans toute sa gloire, et j'ai été blâmée.
Un des dadas de Teste, non le moins chimérique, fut de vouloir conserver l'art - Ars - tout en exterminant les illusions d'artiste et d'auteur.
Autrefois, - il y a bien vingt ans, - toute chose au-dessus de l'ordinaire accomplie par un autre homme, m'était une défaite personnelle.
Dire; redire; contredire; prédire; médire... Tous ces verbes ensemble me résumaient le bourdonnement du paradis et de la parole.
Il lui arrive d'être très dur. Je ne pense pas que personne puisse l'être comme lui. Il vous brise l'esprit d'un mot, et je me vois comme un vase manqué que le potier jette aux débris.
Les choses abstraites ou trop élevées pour moi ne m'ennuient pas à entendre; j'y trouve un enchantement presque musical.
L'infini, mon cher, n'est plus grand'chose, - c'est une ffaire d'écriture. L'univers n'existe que sur le papier. Aucune idée ne le représente. Aucun sens ne le montre. Cela se parle et rien de plus.
C'est ce que je porte d'inconnu à moi-même qui me fait moi.
L'amour consiste à pouvoir être bêtes ensemble.
Je m'étais fait une île intérieure que je perdais mon temps à reconnaître et à fortifier.
Mais toute pensée généralement quelconque peut être «suprême pensée». S'il en était autrement, s'il en fût une suprême en soi et par soi, nous pourrions la trouver par réflexion ou par hasard.
Avec les philosophes il ne faut jamais craindre de ne pas comprendre. Il faut craindre énormément de comprendre.
L'optimiste et le pessimiste ne s'opposent que sur ce qui n'est pas.
Et le démon lui dit : donne-moi une preuve. Montre que tu es encore celui que tu as cru être.