Œuvre

Mille et une pensées (2005)

L'hôpital était si mal tenu que les morts de septicémie repartaient avec le choléra...
Je crois avoir enfin compris pourquoi les maigres suscitaient moins de familiarité: on ne peut pas leur taper sur le ventre.
Un étranger obtient plus facilement des «papiers» s'il plonge dans une piscine plutôt que dans un évier.
Ce qu'il y a de plus douloureux dans la dentisterie moderne, c'est la facture, toujours présentée sans anesthésie.
Comment notre époque et ceux qui la vivent ne seraient-ils pas frappés d'égoïsme alors que les trois quarts du commerce de détail et la totalité des activités de survie les encouragent à s'occuper de leur petite personne?
Une phrase que, inexplicablement, on n'entend jamais dans une chambre d'hôpital ou dans une cabine d'avion:
Si j'étais un grand médecin, célèbre et couvert d'honneurs, je ne pénétrerais jamais dans un cimétière où sont enterrés des enfants sans mettre mes décorations dans ma poche.
Les pompiers se battent avec les policiers. Pas rassurant pour les citoyens si facilement apeurés qui n'ont d'autre recours que de composer le 17 et le 18.
Dans les rues, je suis fasciné par tous ces bipèdes qui tiennent miraculeusement debout en gardant leur équilibre sans jamais céder à la facilité de se déplacer à quatre pattes.
Un homme qui dit «mon usine» a toutes les chances d'être un ouvrier. Un homme qui dit «mes usines» est forcément un patron.
Je me sens jeune de mon ignorance crasse et miraculeusement préservé de la maturité sclérosante par tout ce que j'ai refusé de comprendre.
Si j'étais marchand de cravates, je demanderais à un ami fabricant de gants d'utiliser ses loisirs forcés pour m'aider à me pendre avec la plus solide de mes invendues.
Au train démographique à bord duquel nous sommes embarqués, on peut imaginer les grandes vacances en 2050: dix millions d'enfants qui n'auront pas trouvé de place dans une crèche ne trouveront pas davantage de place sur une plage.
L'échec des plus intelligents doit toujours inquiéter ceux auxquels la nature et les grandes écoles n'ont pas offert le même poids de matière grise.
Des savants viennent enfin de découvrir les mécanismes du cancer: l'intelligence de l'homme en compétition avec la malignité des tumeurs.
Qui pourrait nier que la France soit devenue une nation d'assistés? Les plus humbles ne vivent que grâce aux aides de la collectivité; les plus nantis ne savent plus ouvrir ou fermer eux-mêmes la portière de leur voiture.
Un bon médecin est celui qui, dans sa clientèle, compte plus de survivants que de morts. Mais il existe une tolérance en gériatrie.
La vie quotidienne d'un professeur dans une banlieue difficile: le matin, il part enseigner, le soir, il revient en saignant.
A l'heure des bilans de manifestations, il faut que les organisateurs renoncent à comptabiliser dans leurs troupes les milliers de policiers chargés de les surveiller.
Je ne suis pas méritant selon l'acception moderne du mot. Je n'ai jamais fait grève. Jamais défilé. Jamais signé une pétition, sauf une fois pour joindre mon paraphe à ceux d'hurluberlus s'insurgent contre la prolifération des pétitions.
La diminution croissante de la durée du travail finira par donner un caractère fictif à la plupart des emplois.
Travaille qui veut. Travaille qui peut. Travaille qui ne sera pas remplacé par un robot. Travaille qui ne pense pas à ses impôts.
Le strip-tease continue: après l'abandon de la cravate, du veston, souvent de la chemise, les chaussettes disparaissent à leur tour. Le string suffira-t-il à faire vivre notre industrie textile?
Dans notre société où la prudence encourage le laxisme, où la législation incite à la paresse et où la grève est tenue pour une forme majeure d'expression, il n'y aura bientôt plus que le bois pour travailler quoi qu'il arrive...
Les patrons sont tellement antipathiques que sans les salaires qu'ils versent, personne ne voudrait plus travailler pour eux depuis longtemps.