Œuvre
Mille et une pensées (2005)
J'aurais plus d'indulgence pour la sexualité des autres si elle ne constituait pas une réplique de la mienne.
Je crois être un esprit libre. Libre de penser ce que lui suggèrent ses origines, ses fidélités, ses trahisons, ses intérêts, ses dégoûts, ses fantasmes, sa logique et ses inconséquences.
Je m'accepte comme je suis à condition de pouvoir être encore, de temps à autre, ce que j'étais.
Etrange métier que le mien qui consiste à aller chercher quotidiennement au plus profond de son être des idées, des sentiments et des références qui ne s'y trouvent pas et qu'on finit cependant par extraire.
J'ai enfin trouvé une devise susceptible de fournir un alibi à ma boulimie de travail et de plaisirs: avoir trop pour être certain d'avoir assez.
J'aurais sans doute eu une meilleure plume si, pour les besoins d'émissions de variétés, je ne me l'étais pas parfois plantée dans le derrière.
Dans notre méritocratie futile, malveillante et versatile, on n'obtient la considération sociale qu'en ne faisant pas grand-chose, mais en faisant toujours et longtemps la même chose. Je sais de quoi je parle.
Le danger de l'autoflagellation quand elle rencontre un certains succès: ce qui était une ascèse devient un procédé.
Ma principale intelligence aura consisté à guetter la paresse ou l'absence de gens beaucoup plus intelligents que moi afin de proposer de les remplacer momentanément. La chance appartient à ceux qui se sont rendus disponibles le jour où elle passait.
J'ai encore des besoins alors que je n'ai plus d'ambitions. Mais ceux qui sous-estiment les premiers sont tentés d'exagérer les secondes.
Les recensements périodiques, les comptages de bulletins de vote et les calculs d'audimat me donnent la désagréable impression que, comme des milliards d'individus, je n'ai été mis sur Terre que pour faire nombre.
Je rêve de meubles en chocolat que, entre les truffes de Noël et les oeufs de Pâques, on pourrait grignoter devant la télévision. Ainsi, la gourmandise fournirait-elle un prétexte au renouvellement périodique du décor intérieur.
Je n'ai vocation de piéton que pour aller de mon domicile au garage...
Je n'imagine plus le terme de mon existence comme l'effrayant passage dans le néant mais comme le délicieux moment où j'arrêterai enfin de régler des factures. Certaines lassitudes aident à dédramatiser.
A en croire une terrifiante statistique sur l'inégalité devant la mort, si j'étais un ouvrier, je ne serais déjà plus de ce monde. Ce qui ne constituerait pas une grande perte pour la société, vu que je ne sais rien faire de mes dix doigts.
Il y a des moments où m'étant écouté égrener sans rire la litanie des bons sentiments, j'aimerais devenir un ami.
La redistribution du capital serait plus efficace si l'on avait pas inventé les serrures, le blindage et la police.
Comprenne qui pourra: jamais la société n'a été aussi bavarde et jamais les gens n'ont eu - si l'on excepte quelques comédiennes spécialisées dans le sourire pulpeux - aussi peu de lèvres.
Si les citoyens honnêtes étaient plus perspicaces, il y aurait moins d'individus malhonnêtes poursuivis pour abus de confiance.
La crise d'autorité s'aggrave. Des amis romanciers m'avouent qu'ils ne parviennent même plus à se faire obéir de leurs personnages.
Dommage que l'opinion publique mondiale ne soit pas près d'accepter la solution la plus simple pour établir une paix durable dans le monde: que les gentils lancent des bombes sur tous les méchants qu'ils suspectent d'en détenir aussi.
Et si la foi n'était qu'une forme métaphysique de l'aliénation mentale?
On ne saurait dénombrer davantage de vivants sur notre vieille planète sans devoir déplorer à terme davantage de morts.
Une société est équilibrée quand elle se passionne autant pour la chute de ses vedettes que pour leur ascension.
Le bonheur consiste aussi à ne plus faire certaines choses qu'on croyait indispensables.