Œuvre

Mémoires d'une jeune fille rangée (1958)

On aurait dit que j'existais de deux manières; entre ce que j'étais pour moi, et ce que j'étais pour les autres, il n'y avait aucun rapport.
Je me disais que, tant qu'il y aurait des livres, le bonheur m'était garanti.
Jamais je n'avais rien perdu de précieux: lorsque les choses me quittaient, j'avais d'avance cessé d'y tenir.
Je connaîtrais donc à nouveau le découragement des réveils où ne s'annonce aucune joie; le soir, la caisse à ordure qu'il faut vider; et la fatigue et l'ennui.
Le secret du bonheur et le comble de l'art, c'est de vivre comme tout le monde, en n'étant comme personne.
Il y avait longtemps que la solitude m'avait précipitée dans l'orgueil.
Je ne veux pas que la vie se mette à avoir d'autres volontés que les miennes.
Il me semblait être atteinte d'une paralysie du coeur.
Elle ne parlait jamais que de ce qu'elle savait parfaitement, de ce qu'elle ressentais sincèrement, et c'est pourquoi elle se taisait souvent.
En tout cas je devais préserver ce qu'il y avait de plus estimable en moi: mon goût de la liberté, mon amour de la vie, ma curiosité, ma volonté d'écrire.
Le plus dur ce sont ces doutes, ces intermittences, ces vides si complets que je me demande parfois si tout ce qui est arrivé n'est pas un rêve.
Ma soeur participa plusieurs fois à ces équipées; pour se donner mauvais genre, elle mettait son chapeau de travers et croisait haut les jambes.
J'aimerai le jour où un homme me subjuguera par son intelligence, sa culture et son autorité.
Et mon âme n'était pas moins précieuse aux yeux de Dieu que celle des enfants mâles : pourquoi les eussé-je enviés ?
Autour de moi on réprouvait le mensonge, mais on fuyait soigneusement la vérité ; si aujourd'hui j'avais tant de difficulté à parler, c'est que je répugnais à utiliser la fausse monnaie en cours dans mon entourage.
Comme vous marchez vite ! J'adore ça : on dirait qu'on va quelque part !
Quand ils prétendaient m'expliquer, les autres gens m'annexaient à leur monde, ils m'irritaient. Sartre au contraire essayait de me situer dans mon propre système, il me comprenait à la lumière de mes valeurs, de mes projets.
Je me promis lorsque je serai grande de ne pas oublier qu'on est à 5 ans un individu complet c'est ce que niaient les adultes lorsqu'ils me marquaient de la condescendance et ils m'offensaient.
Les pensées vont et viennent à leur guise dans notre tête, on ne fait pas exprès de croire ce qu'on croit.