Œuvre

Mémoires d'une jeune fille rangée (1958)

... Je me passais très bien de Dieu et si j'utilisais son nom, c'était pour désigner un vide qui avait à mes yeux l'éclat de la plénitude.
Il m'était plus facile de penser un monde sans créateur qu'un créateur chargé de toutes les contradictions du monde.
Il me semblait que la terre n'aurait pas été habitable si je n'avais eu personne à admirer.
Toute réussite déguise une abdication.
Un seul printemps dans l'année..., et dans la vie une seule jeunesse.
Je trouvais d'autant plus affreux de mourir que je ne voyais pas de raison de vivre.
Pourquoi les mots, cette précision brutale qui maltraite nos complications?
Un enfant, c'est un insurgé.
Le privilège de l'enfance pour qui la beauté, le luxe, le bonheur sont des choses qui se mangent.
Je m'étais prise pour une étoile, et je n'avais été qu'un accessoire.
Vous êtes une schizophrène me disait souvent Sartre: au lieu d'adapter mes projets à la réalité, je les poursuivais envers et contre tout, tenant le réel pour un simple accessoire.
La frivolité des liaisons, des amours, des adultères bourgeois m'écoeurait.
Compulsant des catalogues, allant, venant, m'affairant, il me semblait que j'étais charmante à voir.
Dans un cagibi, à la violente odeur de corroierie, reposaient des générations de bottes et de bottines.
Ses cheveux courts, son chemisier bien coupé, sa large jupe à plis creux, son allure sportive, sa voix hardie dénotaient qu'elle avait grandi très loin de Saint-Thomas-d'Aquin.
Je me reprochais d'être duplice, hypocrite.
Entre les bras de l'élu, la pure jeune fille se change allègrement en une claire jeune femme.
De mes premières années, je ne retrouve guère qu'une impression de rouge, de noir et de chaud.
J'étais un peu effarouchée quand j'entrai dans la chambre de Sartre; il y avait désordre de livres et de papiers, des mégots dans tous les coins, une énorme fumée. Sartre m'accueillit mondainement; il fumait la pipe.
On épuisait les souvenirs, anecdotes, citations, bons mots, calembredaines du folklore familial.
Les joies et les peines des hommes correspondent à leurs mérites.
Dans les siècles révolus, dans le silence des êtres inanimés je pressentais ma propre absence: je pressentais la vérité, fallacieusement conjurée, de ma mort.
Je plaignais les grandes personnes dont les semaines étales sont à peine colorées par la fadeur des dimanches. Vivre sans rien attendre me paraissait affreux.
Ce que je comprenais le moins, c'est que la connaissance conduisît au désespoir.
Dans les livres, les gens se font des déclarations d'amour, de haine, ils mettent leur coeur en phrases; dans la vie, jamais on ne prononce de paroles qui pèsent.