Œuvre

Maximes et Pensées

Quand on succède au peuple, on est despote.
La plupart de nos impies ne sont que des dévots révoltés.
Le dévot croit aux visions d'autrui: le philosophe ne croit qu'aux siennes.
Les gens du monde emploient mieux leurs loisirs que leur temps; les pauvres n'ont pas de loisirs.
Les passions sont les orateurs des grandes assemblées.
Les enfants crient ou chantent tout ce qu'ils demandent, caressent ou brisent tout ce qu'ils touchent, et pleurent tout ce qu'ils perdent.
Les gens d'esprit aiment les choses de l'esprit, comme les gourmands aiment les friandises et les coquettes, la louange.
Les sots devraient avoir pour les gens d'esprit une méfiance égale au mépris que ceux-ci ont pour eux.
L'estomac est le sol où germe la pensée.
L'homme est le seul animal qui fasse du feu, ce qui lui a donné l'empire du monde.
L'amour, qui vit dans les orages, et croît souvent au sein des perfidies, ne résiste pas toujours au calme de la fidélité.
Les mêmes moyens qui rendent un homme propre à faire fortune l'empêchent d'en jouir.
On ne déraisonne jamais mieux que lorsqu'on a beaucoup de raison à perdre; comme on ne se ruine jamais mieux que lorsqu'on a beaucoup de fortune.
Il faut avoir l'appétit du pauvre pour jouir de la fortune du riche.
On a de la fortune sans bonheur, comme on a des femmes sans amour.
Le génie des idées est le comble de l'esprit; le génie des expressions est le comble du talent.
Les souverains ne doivent jamais oublier que, le peuple étant toujours enfant, le gouvernement doit toujours être père.
Les princes parvenus jouissent mieux de l'empire que les princes héréditaires.
On peut être un grand roi, un grand homme, un grand général, sans être un héros.
On ne tire pas des coups de fusil aux idées.
Les idées sont des fonds qui ne portent intérêt qu'entre les mains du talent.
On tue l'ignorance comme l'appétit: on mange, on étudie, et c'est ainsi qu'on avance vers cet état qui rend la mort si nécessaire.
L'homme, ici-bas, n'a pas reçu de provisions pour l'immortalité: c'est un voyageur qui finit sa route.
On n'a pas le droit d'une chose impossible.
Il faut avoir l'appétit du pauvre pour jouir de la fortune du riche, et l'esprit d'un particulier pour jouir comme un roi.