Œuvre

Maximes et Pensées, Caractères et Anecdotes (1795)

En renonçant au monde et à la fortune, j'ai trouvé le bonheur, le calme, la santé, même la richesse; et en dépit du proverbe, je m'aperçois que qui quitte la partie la gagne.
Il vaut mieux être moins et être ce qu'on est.
Dans l'ordre naturel comme dans l'ordre social, il ne faut pas vouloir être plus qu'on ne peut.
Le plus riche des hommes, c'est l'économe. Le plus pauvre, c'est l'avare.
Amitié de cour, foi de renards, et société de loups.
L'amitié extrême et délicate est souvent blessée du repli d'une rose.
Le mariage, tel qu'il se pratique chez les grands, est une indécence convenue.
Les honnêtes gens disent, s'avancer, avancer, arriver, termes adoucis, qui écartent l'idée accessoire de force, de violence, de grossièreté ...
Pourquoi me marierais-je? Le mieux qui puisse m'arriver, en me mariant, est de n'être pas cocu, ce que j'obtiendrai encore plus sûrement en ne me mariant pas.
L'infidélité est un goût né avec nous. L'homme n'a pas plus le pouvoir d'être constant que celui d'écarter les maladies.
Ne me vantez point le caractère de N...: c'est un homme dur, inébranlable, appuyé sur une philosophie froide, comme une statue de bronze sur du marbre.
Celui qui se fait connaître par quelque talent ou quelque vertu se dénonce à la bienveillance inactive de quelques honnêtes gens, et à l'active malveillance de tous les hommes malhonnêtes.
L'indécence, le défaut de pudeur sont absurdes dans tout système: dans la philosophie qui jouit, comme dans celle qui s'abstient.
Les ouvrages qu'un auteur fait avec plaisir sont souvent les meilleurs, comme les enfants de l'amour sont les plus beaux.
L'amour est un commerce orageux qui finit toujours par une banqueroute, et c'est la personne à qui on fait banqueroute qui est déshonorée.
Le bon goût, le tact et le bon ton, ont plus de rapport que n'affectent de le croire les gens de lettres. Le tact, c'est le bon goût appliqué au maintien et à la conduite; le bon ton, c'est le bon goût appliqué aux discours et à la conversation.
En voyant quelquefois les friponneries des petits et les brigandages des hommes en place, on est tenté de regarder la société comme un bois rempli de voleurs, dont les plus dangereux sont les archers préposés pour arrêter les autres.
A voir la manière dont on use envers les malades dans les hôpitaux, on dirait que les hommes ont imaginé ces tristes asiles, non pour soigner les malades, mais pour les soustraire aux regards des heureux dont ces infortunés troubleraient les jouissances.
Il y a des sottises bien habillées comme il y a des sots bien vêtus.
On pourrait appliquer à la ville de Paris les propres termes de sainte Thérèse, pour définir l'enfer: «l'endroit où il pue et où l'on n'aime point.»
Dans de certaines amitiés passionnées, on a le bonheur des passions et l'aveu de la raison par-dessus le marché.
On croit le sourd malheureux dans la société. N'est-ce pas un jugement prononcé par l'amour-propre de la société, qui dit: «cet homme-là n'est-il pas trop à plaindre de n'entendre pas ce que nous disons?»
La fortune, pour arriver à moi, passera par les conditions que lui impose mon caractère.
Le plus riche des hommes, c'est l'économe; le plus pauvre, c'est l'avare.
La nature ne m'a point dit: «ne sois point pauvre»; encore moins: «sois riche»; mais elle me crie: «sois indépendant».