Œuvre

Maximes et Pensées, Caractères et Anecdotes (1795)

La vie contemplative est souvent misérable. Il faut agir davantage, penser moins, et ne pas se regarder vivre.
Le divorce est si naturel que, dans plusieurs maisons, il couche toutes les nuits entre deux époux.
En amour, tout est vrai, tout est faux; et c'est la seule chose sur laquelle on ne puisse pas dire une absurdité.
C'est après l'âge des passions que les grands hommes ont produit leurs chefs-d'oeuvre, comme c'est après les éruptions des volcans que la terre est plus fertile.
Moi, tout; le reste, rien: voilà le despotisme, l'aristocratie et leurs partisans. - Moi, c'est un autre; un autre, c'est moi: voilà le régime populaire et ses partisans. Après cela décidez.
M..., vieux célibataire, disait plaisamment que le mariage est un état trop parfait pour l'imperfection de l'homme.
Dans les discussions, les injures sont les raisons de ceux qui ont tort.
Le Grand Vicaire peut sourire à un propos contre la Religion, l'Evêque rire tout à fait, le Cardinal y joindre son mot.
Il faut convenir que, pour être heureux en vivant dans le monde, il y a des côtés de son âme qu'il faut entièrement paralyser.
La célébrité, c'est l'avantage d'être connu de ceux qui ne vous connaissent pas.
Il faut que le coeur se brise ou se bronze.
Les économistes sont des chirurgiens qui ont un excellent scalpel et un bistouri ébréché, opérant à merveille sur le mort et martyrisant le vif.
On demandait à un homme qui faisait profession d'estimer beaucoup les femmes, s'il en avait beaucoup. Il répondit: «Pas autant que si je les méprisais».
Oter l'amour-propre de l'amour, il en reste trop peu de chose.
Tout bienfait qui n'est pas cher au coeur est odieux.
Un homme sans élévation ne saurait avoir de bonté; il ne peut avoir que de la bonhomie.
Les conquérants passeront toujours pour les premiers des hommes, comme on dira toujours que le lion est le roi des animaux.
L'état de courtisan est un métier dont on a voulu faire une science. Chacun cherche à se hausser.
Les courtisans sont des pauvres enrichis par la mendicité.
Malheur à l'homme qui, même dans l'amitié la plus intime, laisse découvrir son faible et sa prise!
On court les risques du dégoût en voyant comment l'administration, la justice et la cuisine se préparent.
L'expérience, qui éclaire les particuliers, corrompt les princes et les gens en place.
La fortune est souvent comme les femmes riches et dépensières, qui ruinent les maisons où elles ont apporté une riche dot.
Il y a, entre la vanité et la gloire, la différence qu'il y a entre un fat et un amant.
On dit, en politique, que les sages ne font point de conquêtes: cela peut aussi s'appliquer à la galanterie.