Œuvre

Magazine Lire, 2 février 1999, à la parution de son livre L'Ingratitude.

Internet est le rendez-vous des chercheurs, mais c'est aussi celui de tous les cinglés, de tous les voyeurs et de tous les ragots de la terre.
Il n'y a plus de choses dans l'univers d'Internet, il n'y a plus que des informations et des images. Vivre parmi les non-choses: tel est le sort commun.
Internet dématérialise le monde et fait le vide.
Avec la télévision, il n'y a plus qu'un flux permanent, un ruissellement ininterrompu, tout coule et rien ne reste. L'oeil ne contemple plus, il avale.
Dans société de consommation, le mot de consommation doit être pris au sens littéral: on mange le monde. Contre la vie dévorante, il faut donc, au risque d'être appelé conservateur, défendre le monde.
Lire n'est pas un acte de consommation culturelle, c'est une conversation.
Ce que nous avons perdu, avec la conversation de Machiavel, ce n'est pas l'occasion d'impressionner notre entourage à coups de citations, c'est la capacité de problématiser l'existence.
Cette docilité est notre lot: nous sommes, que nous le voulions ou non, les fils de notre temps. C'est comme ça, il n'y a pas de quoi être fier. Or, précisément, aujourd'hui on est fier d'être de son temps. Et plus on est docile, plus on croit désobéir.
C'est ainsi que finit le monde, pas sur un boum, mais sur un murmure souriant.