Œuvre

Mademoiselle de Maupin (1835)

Je ne songeais plus que je n'étais au bout du compte qu'une petite évaporée qui s'était fait une épée de son aiguille.
Je ressemble à ces flacons de liqueur qu'on a laissés débouchés et dont l'esprit s'est évaporé complètement.
Hélas! rien ne peut détourner l'ascendant fatal, et nul ne saurait éviter l'influence bienfaisante ou maligne de son étoile.
La douce chaleur de son corps me pénétrait à travers ses habits et les miens; mille ruisseaux magnétiques rayonnaient autour d'elle; sa vie tout entière semblait avoir passé en moi.
Vous seul au monde avez vu ce que je suis; car vous m'avez vue sous le coup d'un amour bien vrai et bien profond, puisqu'il est sans espoir; et qui n'a pas vu une femme amoureuse ne peut pas dire ce qu'elle est.
Les femmes ont fort peu de goût pour les contemplateurs et prisent singulièrement ceux qui mettent leurs idées en action.
On dirait en vérité que l'homme est une machine susceptible d'améliorations, et qu'un rouage mieux engrené, un contrepoids plus convenablement placé peuvent faire fonctionner d'une manière plus commode et plus facile.
Il est douloureux de voir un autre s'asseoir au banquet où l'on n'est pas invité, et coucher avec la femme qui n'a pas voulu de vous.
Penser une chose, en écrire une autre, cela arrive tous les jours, surtout aux gens vertueux.
La fortune aime assez à donner des pantoufles à ceux qui ont des jambes de bois, et des gants à ceux qui n'ont pas de mains.
La meilleure partie de nous est celle qui reste en nous, et que nous ne pouvons produire. - Les poètes sont ainsi. - Leur plus beau poème est celui qu'ils n'ont pas écrit.
La vie est ainsi disposée ; ce qui fait le bonheur de l'un fait nécessairement le malheur de l'autre.
Les anges doivent assurément s'embrasser ainsi, et le vrai paradis n'est pas au ciel, mais sur la bouche d'une personne aimée.
Les femmes sont curieuses fassent le ciel et la morale qu'elles contentent leurs curiosités d'une manière plus légitime qu'Eve leur grand-mère, et n'aillent pas faire des questions au serpent.
Il n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien tout ce qui est utile est laid.
Rien de ce qui est beau n'est indispensable à la vie. - On supprimerait les fleurs, le monde n'en souffrirait pas matériellement ; qui voudrait cependant qu'il n'y eût plus de fleurs ?
Je crois qu'il n'y a qu'un utilitaire au monde capable d'arracher une plate-bande de tulipes pour y planter des choux.
J’abhorre tout le monde en masse, et, parmi tout ce tas, j’en juge à peine un ou deux dignes d’être haïs spécialement. — Haïr quelqu’un, c’est s’en inquiéter autant que si on l’aimait ; — c’est le distinguer, l’isoler de la foule ; c’est être dans un état violent à cause de lui ; c’est y penser le jour et y rêver la nuit ; c’est mordre son oreiller et grincer des dents en songeant qu’il existe ; que fait-on de plus pour quelqu’un qu’on aime ?
Pour haïr bien quelqu’un, il faut en aimer un autre. Toute grande haine sert de contre-poids à un grand amour : et qui pourrais-je haïr, moi qui n’aime rien ?