Œuvre
Lettre, à Milena Jesenska
Prends-moi dans tes bras, c'est l'abîme, accueille-moi dans l'abîme...
L'éclat de vos yeux supprime la souffrance du monde.
Ces lettres en zigzag doivent cesser, Milena, elles nous rendent fous. Je ne peux tout de même pas garder un ouragan dans ma chambre ! Oui, ces lettres sont la source de l'impuissance à sortir de ces lettres mêmes.
Dis-moi encore une fois - pas toujours, je ne veux pas toujours - mais dis-moi encore une fois tu.
Je ne trouve rien à écrire, je ne sais que flâner autour des lignes dans la lumière de vos yeux, dans l'haleine de votre bouche, comme dans une journée radieuse.
J'ai besoin pour toi de ce temps et de mille fois plus que ce temps : de tout le temps qu'il peut y avoir au monde, celui de penser à toi, de respirer en toi, de ce présent qui t'appartient.
Et cependant ce n'est pas toi que j'aime, c'est bien plus, c'est mon existence : elle m'est donnée à travers toi.
Un homme ne peut pas tenir longtemps sans que son coeur batte, et comment ferait-il pour battre tant que tu n'es pas tournée vers lui ?
Je t'aime, tête dure, comme la mer aime le menu gravier de ses profondeurs ; mon amour ne t'engloutit pas moins ; et puissé-je être aussi pour toi, avec la permission des cieux, ce qu'est le gravier pour la mer ! t'aimant, j'aime le monde entier.