Œuvre
Les Voix du silence (1951)
Dans cet amour épandu sur tout le cours de la fatalité la plus chargée de sens, il est le christianisme même.
Mais nous entendons fonder nos concepts d'art sur notre expérience de l'art, et non subordonner celle-ci à des concepts.
De Georges de La Tour au Greco, à Chardin, tous nos ressuscités montrent la même négligence à l'expression psychologique. Et Piero est le symbole même de la sensibilité moderne qui veut que l'expression du peintre vienne de sa peinture.
Le moyen de reproduction du cinéma est la photo qui bouge, mais son moyen d'expression, c'est la succession des plans.
Le faussaire traditionnel ne tente pas de rivaliser avec le génie, il tente d'en imiter la manière, ou, s'il vise les époques d'anonymat, le style.
La raison pour laquelle tout génie s'élabore à partir de récents prédécesseurs est sans doute que, chez ceux-ci, le ferment de la découverte n'est pas épuisé.
L'homme qui n'aime pas la poésie aime les feuilletons.
L'élaboration du style égyptien - l'expression de la rivalité qui l'oppose au monde - n'est pas dans la conquête de la fidélité de ses portraits, qu'il partage avec beaucoup d'autres, mais dans la conquête de la frontalité.
Si le geste baroque se déploie en s'éloignant du corps, celui de Latour est dirigé vers le corps, comme ceux qui expriment le recueillement ou le frisson.
Au sens où le vrai visage des personnages de la tragédie grecque, même à la lecture, est leur masque de pierre, l'angélisme giottesque est celui des statues.
Il y a un roman des masses, pas de Stendhal des masses; une musique des masses, pas de Bach - ni de Beethoven, quoi qu'on en dise; une peinture des masses, pas de Piero della Francesca, ni de Michel-Ange.
De même qu'un musicien aime la musique et non les rossignols, un poète les vers et non les couchers de soleil, un peintre n'est pas d'abord un homme qui aime les figures et les paysages: c'est d'abord un homme qui aime les tableaux.
La peinture tend bien moins à voir le monde qu'a en créer un autre; le monde sert de style, qui sert l'homme et ses dieux.
L'exploitation de l'antique par les peintres donnait l'impression d'un style parce qu'elle imitait non des peintures, toutes disparues, mais des statues. De la résurrection de la sculpture antique date la fin de la grande statuaire occidentale.
A supposer que les civilisations disparues soient mortes, leur art ne l'est pas: même si l'Egyptien de l'Ancien Empire doit nous demeurer à jamais inconnu, ses statues sont dans nos musées, où elles ne sont pas muettes.
Le peignoir rose d'Olympia, le balcon framboise du petit Bar, l'étoffe bleue du Déjeuner sur l'Herbe, de toute évidence sont des taches de couleur, dont la matière est une matière picturale, non une matière représentée.
La chrétienté n'avait pas été totalitaire: les Etats totalitaires sont nés de la volonté de trouver une totalité sans religion, et elle avait connu au moins le pape et l'empereur; mais, comme l'Inde, elle avait été un tout.
La relation de tout artiste avec l'art est du domaine de la vocation. Est une vocation religieuse authentique n'est pas ressentie comme la conséquence d'un choix, mais une réponse à l'appel de Dieu.
Il est révélateur que pas une mémoire de grand artiste ne retienne une vocation née d'autre chose que l'émotion ressentie devant l'oeuvre.
Le musée est une confrontation de métamorphoses.
Notre relation avec l'art, depuis plus d'un siècle, n'a cessé de s'intellectualiser. Le musée impose une mise en question de chacune des expressions du monde qu'il réunit, une interrogation sur ce qui les réunit.
Un style mort, c'est un style qu'on définit seulement par ce qu'il n'est pas, un style qui n'est plus ressenti que négativement.