Œuvre

Les Trophées (1893)

La moitié de mon âme est dans la nef fragile - Qui sur la mer sacrée où chantait Arion - Vers la terre des Dieux porte le grand Virgile.
Mais l'homme indifférent au rêve des aïeux - Ecoute sans frémir au fond des nuits sereines - La mer qui se lamente en pleurant les sirènes.
Heureux qui peut dormir sans peur et sans remords - Dans le lit paternel, massif et vénérable, - Où tous les siens sont nés aussi bien qu'ils sont morts.
L'aube d'un jour sinistre a blanchi les hauteurs.
Vous sortiez de l'église et, d'un geste pieux, - Vos nobles mains faisaient l'aumône au populaire, - Et sous le porche obscur votre beauté si claire - Aux pauvres éblouis montrait tout l'or des cieux.
Ils regardaient monter en un ciel ignoré - Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.
Brandis-la! L'acier souple en bouquets d'étincelles - Pétille. Elle est solide, et sa lame est de celles - Qui font courir au coeur un orgueilleux frisson.
Vieillard, tu fus heureux, et ta fortune est telle - Que la Mort, malgré toi, fit ton rêve plus beau; - La Gloire t'a donné la Jeunesse éternelle.
La gloire a sillonné de ses illustres rides - Le visage hardi de ce grand Cavalier - Qui porte sur son front que nul n'a fait plier - Le hâle de la guerre et des soleils torrides.
Heureux qui pour la Gloire ou pour la Liberté, - Dans l'orgueil de la force et l'ivresse du rêve, - Meurt ainsi d'une mort éblouissante et brève.
Midi. L'air brûle et sous la terrible lumière - Le vieux fleuve alangui roule des flots de plomb; - Du zénith aveuglant le jour tombe d'aplomb, - Et l'implacable Phré couvre l'Egypte entière.
Là-bas les muezzins ont cessé leurs clameurs. - Le ciel vert, au couchant, de pourpre et d'or se frange; - Le crocodile plonge et cherche un lit de fange, - Et le grand fleuve endort ses dernières rumeurs.
Et le Conquistador, bénissant sa folie, - Vint planter son pennon d'une main affaiblie - Dans la terre éclatante où s'ouvrait son tombeau.
Mais tout sembla d'abord démentir son espoir.
Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre, - Ferme les branches d'or de son rouge éventail.
Le bonheur est mélancolique. - Le cri des plus joyeux oiseaux - Paraît lointain comme de l'eau - Où se noierait une musique.