Œuvre

Les Confessions (édition posthume 1782-1789)

De là vient l'extrême difficulté que je trouve à écrire. Mes manuscrits, raturés, barbouillés, mêlés, indéchiffrables, attestent la peine qu'ils m'ont coûtée.
Des événements imprévus nous barrèrent, et ce projet en demeura là.
Je sentais que retourner à Genève était mettre entre elle et moi une barrière presque insurmontable.
Si j'avais été d'humeur batailleuse, mes agresseurs auraient eu rarement les rieurs de leur côté.
Je double le pas, j'entends battre la caisse, je cours à toutes jambes.
Le coeur me battait d'impatience de feuilleter le nouveau livre que j'avais dans la poche.
En voyant déjà commencer la décadence de l'Angleterre ... je me laisse bercer au fol espoir que la nation française, à son tour victorieuse, viendra peut-être un jour me délivrer de la triste captivité où je vis.
Quand ma besogne, devenue une espèce de routine, occupa moins mon esprit, il reprit ses inquiétudes.
J'étais un impie, un athée, un forcené, un enragé, une bête féroce, un loup.
Si je retournais dans le monde, j'aurais toujours dans ma poche un bilboquet, et j'en jouerais toute la journée pour me dispenser de parler quand je n'aurais rien à dire.
Je faisais ces méditations dans la plus belle saison de l'année, au mois de juin, sous des bocages frais, au chant du rossignol, au gazouillement des ruisseaux.
La marche a quelque chose qui anime et avive mes idées; je ne puis presque penser quand je reste en place; il faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit.
Je m'attendais que, confus de ma condescendance et de mes avances, Grimm me recevrait les bras ouverts, avec la plus tendre amitié.
Avec un sang brûlant de sensualité presque dès ma naissance, je me conservai pur de toute souillure jusqu'à l'âge où les tempéraments les plus froids et les plus tardifs se développent.
Les propos incessamment rebattus de la cabale philosophique qui l'entourait lui revinrent à l'esprit.
J'allais devenir militaire, car on avait arrangé que je commencerais par être cadet.
Je ne fus pas longtemps en doute sur l'accueil qui m'attendait à Genève, au cas que j'eusse envie d'y retourner.
Des ministres, des parents, des cagots, des quidams de toute espèce, venaient de Genève et de Suisse, non pas comme ceux de France, pour m'admirer et me persifler, mais pour me tancer et catéchiser.
La maladresse des louanges que j'ai voulu donner m'a fait plus de mal que l'âpreté de mes censures.
Le pigeon est fort timide et difficile à apprivoiser. Cependant je vins à bout d'inspirer aux miens tant de confiance, qu'ils me suivaient partout.
Je me souviens qu'une fois que mon père le châtiait rudement et avec colère, je me jetai impétieusement entre deux, l'embrassant étroitement.
Je trouvai des tas de dépêches, tant de la cour que des autres ambassadeurs, dont il n'avait pu lire ce qui était chiffré, quoiqu'il eût tous les chiffres nécessaires pour cela.
Insensiblement ce grand mouvement s'apaise, ce chaos se débrouille, chaque chose vient se mettre à sa place.
Je me vis déjà sur le déclin de l'âge, en proie à des maux douloureux, et croyant approcher au terme de ma carrière.
Il supporta toutes ces pertes avec un courage apparent; mais son coeur ne cessa de saigner en dedans tout le reste de sa vie, et sa santé ne fit plus que décliner.