Se risquer, se faire peur, se faire plaisir, on y prend goût, et vite.
Sa vie entière, Colombe l'a distribuée aux autres comme une galette des Rois à l'Epiphanie. A présent, elle se garde une part, celle qui contient la fève. Est-ce de l'égoïsme que de se réserver un jardin secret ?
L'oeil des autres glisse sur elle. Rien ne l'accroche. Et elle ne fait rien pour le retenir.
Une nouvelle maison. Une nouvelle adresse. Une nouvelle vie. L'horizon parait moins bouché. Colombe sourit. Elle ne le sait pas, elle ne se doute de rien, mais elle savoure une de ses dernières nuits de sommeil.
Le tempérament de la cadette les occupe tant qu'ils en oublient les silences de l'aînée.
La nuit, Colombe a l'impression d'être la seule personne sur terre à ne pas perdre son temps à dormir, privilège auquel elle tient. Puis elle retourne se coucher dès que le jour se lève.
Désormais, la crainte - ou l'attente - du bruit meuble ses jours, ses nuits, tempère ses humeurs, modifie son comportement. Le reste de sa vie est en suspens. Elle a laissé l'obsession grignoter son quotidien.
Un viol auditif. L'ennemi la pénètre à coups de décibels. Débarqué en pleine nuit comme les Alliés sur Omaha Beach, il a investi son sommeil, son lit, ses oreilles.
Dans une nouvelle maison, tous les bruits sont étranges, la première nuit. Chaque décibel doit être décodé.
Peut-être que c'est ça, le mariage, finalement. Devenir un meuble, un meuble qu'on voit tous les jours. Un meuble qu'on ne voit plus.
Les hommes ont-ils seulement une idée de l'emploi du temps d'une mère de famille ?