Œuvre

Le Planétarium (1959)

Elle devait croire que j'en mourais d'envie au fond de l'avoir cet appartement... que ça me dérangeait, ce besoin...
Débrouillez-vous. Moi je ne m'en occupe plus. Je m'en désintéresse complètement.
Alain Guimiez... Voyons... il y a bien longtemps que je l'ai perdu de vue. Qu'est-il devenu, au fait?
Pauvre bougre... un pauvre homme qui s'est rétréci, qui s'est diminué, qui n'a pas exploité à fond ses possibilités...
Alain est humilié, diminué, et pour une fois qu'il a l'occasion devant mes parents de se réhausser un peu, d'apporter quelque chose de son côté, vous ne voulez pas bouger...
Je n'avais pas le temps, j'étais pressée... Les gens se figurent qu'on doitêtre toujours à leur disposition, ils sont drôles...
Et ses études pas terminées? sa thèse de doctorat pas encore achevée? Mais c'est si difficile, le doctorat de lettres surtout, c'est le plus dur de tous ...
C'est vraiment de première qualité. Et si on vous disait le prix... Non, mais dites un chiffre... Elle hoche la tête, l'air appréciateur, étonné: «Ah! ça en effet, c'est donné».
Elle est douillette, comme chacun sait. Elle n'aime rien tant que de se dorloter ...
On se figure que ça les empêche de bien travailler, qu'on soit là toujours sur leur dos ...
Vous savez que nous allons peut-être l'avoir, l'appartement de tante Berthe... Mais ça ne se fera pas tout seul, je le sais bien. Il y aura des difficultés... On a pensé à un échange à trois.
Quel danger, quelle folie de choisir sur des échantillons.
Lumières tamisées, air conditionné, température égale exactement appropriée.
Toi, tu es déjà insatisfait. Tu n'a pas pour un sou de vanité. Tu domines toutes les situations... Rien ne peut t'entamer...
Le mur d'un or comme celui de la meule, mais plus étouffé, tirant un peu sur le beige.
Cette bergère énorme ici aurait un air saugrenu, grotesque, c'était ridicule de croire qu'elle pourrait changer cet aspect mesquin, étriqué, elle ferait ressortir encore l'exiguïté de la pièce: un vrai petit taudis.
Elle a dit aux Delarue que son neveu la menaçait de la faire expulser... C'est ignoble...
Mais pourquoi le cacher, puisque je sais toujours tout. Une voyante extra-lucide, voilà ce qu'il est, ton petit Alain. Y a-t-il quelqu'un de plus intelligent? de plus pénétrant?
Elle a souvent de ces hauts et de ces bas, elle passe facilement d'un extrême à l'autre...
Il n'y a de fusion complète avec personne, ce sont des histoires qu'on raconte dans les romans - chacun sait que l'intimité la plus grande est traversée à tout instant par ces éclairs silencieux de froide lucidité, d'isolement...
Les choses s'amassent petit à petit... des souvenirs, quelques cadeaux... C'est vrai que j'aime bien grappiller un peu partout...
Toute sincérité mérite un peu d'attention, une petite gratification, il faut bien, quand quelqu'un se livre ainsi à vous.
Allons, un peu de courage, il est temps d'aborder la vie en adultes... Pousse-le donc un peu à travailler, à avoir un peu plus d'ambition...