Œuvre

Le Livre de l'intranquillité (1982)

La liberté, c'est la possibilité de s'isoler. S'il t'est impossible de vivre seul, c'est que tu es né esclave. Tu peux bien posséder toutes les grandeurs de l'âme ou de l'esprit: tu es un esclave noble, ou un valet intelligent, mais tu n'es pas libre.
Comme tous les êtres doués d'une grande mobilité mentale, j'éprouve un amour organique et fatal pour la fixité. Je déteste les nouvelles habitudes et les endroits inconnus.
Une tasse de café; une cigarette que l'on fume en se laissant pénétrer de son arôme, les yeux mi-clos dans la pénombre de la pièce... Je ne veux rien d'autre de la vie que cette réalité, et mes rêves...
Mon destin est peut-être, de toute éternité, d'être comptable, et la poésie ou la littérature ne sont peut-être qu'un papillon venant se poser sur mon front, et qui me rend d'autant plus ridicule que sa beauté est plus éclatante.
Toute émotion vraie est mensonge pour l'intelligence puisqu'elle lui échappe.
Je m'étais levé tôt, et je traînais pour me préparer à exister.
Nous ne nous accomplissons jamais. Nous sommes deux abîmes glissant vers l'abîme - un puits contemplant le Ciel.
En fait, nous ne sommes rien d'autre que de faux sphinx, et nous ignorons ce que nous sommes réellement.
Passer des fantômes de la foi aux spectres de la raison, c'est simplement changer de cellule.
La vie est un voyage expérimental, accompli involontairement.
La pluie cesse, et il en reste, un instant, une poussière de diamants minuscules, comme si, de là-haut, on secouait des miettes d'une grande nappe azurée.
Il n'y a qu'un présent immobile encerclé d'un mur d'angoisse.
Et dans cette songerie sans calme ni grandeur, dans cette flânerie sans but ni espoir, mes pas usaient cette matinée de liberté, et mes phrases prononcées tout haut à voix basse résonnaient, en se multipliant, dans ce simple cloître de mon isolement.
Je veux être celui que j'ai voulu être, et que je ne suis pas. Si je cédais, je me détruirais. Je veux être une oeuvre d'art, dans mon âme tout au moins, puisque je ne peux l'être dans mon corps.
Jour de Noël. (Humanisme. La « réalité » de Noël est subjective. Oui, en mon for intérieur. Telle qu’elle a surgi, l’émotion a disparu. Mais, pendant un instant, j’ai côtoyé les espoirs et les émotions d’innombrables générations, avec les imaginations mortes de toute une lignée défunte de mystiques. Noël en moi !