Œuvre
Le grand vertige (2020)
Le gouvernement et les entreprises françaises découvrent par ailleurs avec bonheur que la transition écologique réclamée partout est surtout une merveilleuse manière de faire du blé. Les opportunités sont infinies : voitures électriques, biomasse, carburants neutres, industries vertes, tourisme vert, tous les secteurs doivent se racheter une éthique, des pratiques, et c'est une fabuleuse occasion de créer des emplois, de relancer l'économie et un système à bout de souffle.
Brusquement tout se tient, obéissant à une logique simple et confondante : la loi du capital était naturellement, comme l’écrivait Marx, à la destruction de la valeur d’origine, à savoir, dans ce cas, la Terre et le vivant.
Finalement, les femmes et les hommes n’ont eu de cesse d’explorer de nouveaux territoires, de plonger dans les forêts et les mers, les montagnes et les plaines, tout ce qui les dépassait, pour réduire l’ensemble en esclavage.
Notre modèle économique ne peut pas fonctionner. Tous les piliers sur lesquels reposent nos démocraties sont rongés : le pacte économique (la chance pour tous un leurre), le pacte politique (la représentation est une farce), le pacte légal (la corruption est le mal universel), le pacte bio-écologique. Sur ces colonnes brisées, aucune société ne peut plus s’établir.
On naît avec un monde et on meurt avec lui, que cela nous plaise ou non.
La rencontre du capitalisme et du pétrole est explosive. C’est un amour fou, immédiat, la rencontre du glaive et du soufre, la réunion des deux affluents d’un fleuve torrentiel.
La Chine entière biberonne directement à la mamelle du brut. Son cœur bat. Les voitures giclent, les avions décollent, les usines fabriquent, les obus, les vêtements et les grues sortent des entrepôts. Le monde entier pompe le pétrole ramifié pour avancer, relâchant au passage des masses faramineuses de dioxyde de carbone, lequel s’élève dans l’atmosphère et vient s’agglomérer à l’épais ruban qui ceint la Terre. Le couvercle se referme.
On grandit seuil, on s’établit comme une roche, on flotte aux bouillons du large, loin de la pierre d’accroche. On peut tenir la vie comme ça. On peut aussi choisir son rivage et décider d’accoster.
Tout ce qui se trouve devant nous est né du pétrole. Villes, voitures, avions, industrie, services, armée, luxe et nécessité. Il nous en faut toujours plus. C’est si bon. On sait bien que ça nous flingue mais que voulez-vous – le retour à la bougie, c’est ça ? Le monde moderne est à ce prix. Alors on épuise les sols, on accélère la fin.
Le pire legs que nous laissent nos parents, c’est celui-là : on a bien profité de la vie, à vous de la sauver maintenant.