Œuvre

Le Désert des Tartares (1949)

A un certain moment, un lourd portail se ferme derrière nous, il se ferme et est verrouillé avec la rapidité de l'éclair, et l'on n'a pas le temps de revenir en arrière.
Il ne lui restait que peu d'années et peut-être qu'avant la fin de celles-ci pouvait se produire l'événement espéré. Il avait gaspillé ses belles années, maintenant il voulait au moins attendre jusqu'à la dernière minute.
Si au moins les ennemis avaient un peu attendu, une semaine lui suffisait pour se remettre, ils avaient attendu si longtemps, ne pouvaient-ils retarder de quelques jours encore, de quelques jours seulement ?
Non, même avec sa mère il ne pouvait être sincère, même à elle il ne pouvait avouer les craintes obscures qui ne le laissaient pas en repos.
Dans ce fort, le formalisme militaire semblait avoir créé un chef-d'oeuvre insensé.
Vous êtes jeune, reprit Ortiz, et vous le serez encore longtemps, c'est vrai. Mais, moi, je ne m'y fierais pas. Laissez seulement passer deux années encore, rien que deux années suffisent, et vous en aller vous coûtera un trop gros effort.
Oh, il est trop tard pour revenir sur ses pas, derrière lui le grondement de la multitude qui le suit, poussée par la même illusion, mais encore invisible sur la route blanche et déserte.