Œuvre
La Thébaïde, ou Les frères ennemis (1664)
La victoire, Créon, n'est pas toujours si belle: - La honte et les remords vont souvent après elle.
La honte suit toujours le parti des rebelles; - Leurs grandes actions sont les plus criminelles: - Ils signalent leur crime en signalant leur bras, - Et la gloire n'est point où les rois ne sont pas.
Plus l'offenseur m'est cher, plus je ressens l'injure.
Est-ce au peuple, Madame, à se choisir un maître? - Sitôt qu'il hait un roi, doit-on cesser de l'être?
Le moindre des tourments que mon coeur a soufferts - Egale tous les maux que l'on souffre aux enfers. - ... - (Les dieux) Prennent-ils donc plaisir à faire des coupables, - Afin d'en faire après d'illustres misérables?
Et le sang d'un héros, auprès des Immortels, - Vaut seul plus que celui de mille criminels.
Un trône est plus pénible à quitter que la vie: - La gloire bien souvent nous porte à la haïr; - Mais peu de souverains font gloire d'obéir.
L'on hait avec excès lorsque l'on hait un frère.
Quelque haine qu'on ait contre un fier ennemi, - Quand il est loin de nous on la perd à demi.
Tous les premiers forfaits coûtent quelques efforts; - Mais, Attale, on commet les seconds sans remords.
Si la vertu se perd quand on gagne l'empire, - Lorsque vous régnerez, que serez-vous, hélas! - Si vous êtes cruel quand vous ne régnez pas?
On veut régner toujours quand on règne une fois.
Un bonheur si commun n'a pour moi rien de doux, - Ce n'est pas un bonheur, s'il ne fait des jaloux.
Est-ce au peuple, madame, à se choisir un maître ? - Sitôt qu'il hait un roi doit-on cesser de l'être ? - Sa haine ou son amour sont-ce les premiers droits, - Qui font monter au trône ou descendre les rois ?
Et qu'auprès de l'amour dont je ressens l'ardeur, - La plus forte amitié n'est au plus que tiédeur.