Œuvre

La forme de l'eau (1994)

- Montre-moi ton permis de séjour. Comme sous l'effet de la frayeur, la femme laissa tomber la serviette, levant les mains pour se couvrir les yeux. Longues jambes, taille étroite, ventre plat, seins hauts et fermes, une vraie femme comme celles qui se voyaient dans les publicités à la télévision. Au bout d'un instant, devant l'attente immobile de Fatma, Montalbano se rendit compte qu'il ne s'agissait pas de peur, mais d'une tentative pour trouver le plus évident et le plus pratique des arrangements entre un homme et une femme.
La chair fraîche provenait en majorité des pays de l'Est, enfin libérés du joug communiste qui, comme chacun sait, refusait toute dignité à la personne humaine : entre les buissons et le terrain vague du Bercail, la nuit, cette reconquête de la dignité humaine atteignait des sommets resplendissants.
Et lui, à son tour, me posa une question : "Quelle est la forme de l'eau ? Mais l'eau n'a pas de forme ! dis-je en riant. Elle prend la forme qu'on lui donne".
Le fait est qu'il m'est venu une idée, si un terroriste, me suis-je dit, faisait sauter l'église avec nous tous à l'intérieur, un bon dixième au moins de l'hypocrisie répandue dans le monde s'évanouirait avec nous.
Si tu veux faire oublier vite fait un scandale, tu dois en parler sans arrêt, à la télévision, sur les journaux. Tu en mets et remets des couches, tu en fais des tonnes ; au bout d'un moment, les gens commencent à en avoir plein le dos : Mais qu'est-ce qu'ils nous gavent avec cette histoire ! Mais ils n'ont pas bientôt fini ? En quinze jours, l'effet de saturation est tel que personne ne veut plus entendre parler du scandale. Compris ?