Œuvre
L'Organisation (2000)
Un soir nous étions installés tous les trois, bien lestés d'alcool et de toxiques divers, devant l'entrée de l'habitat rupestre. Le gueux s'éloigna pour procéder à l'inspection de quelque chose qui clochait avec sa voiture. Sally me fit entrer dans la maison, m'y prodigua des marques d'affection, attira mon attention sur une carabine Winchester posée sur le manteau de la cheminée. Elle m'invita à vérifier qu'elle était en ordre de marche. Incapable, comme on l'a vu, de résister à ses injonctions, et conscient toutefois de ce qu'impliquait presque nécessairement cet enchaînement de gestes, j'actionnai la poignée qui caractérise ce type d'armes et fis monter une balle dans le canon. Jamais Sally ne m'avait couvé d'un regard aussi tendre. Pendant que je m'employais à ces préparatifs, le transistor qui grésillait dans un coin de la pièce annonça la chute de Saigon, et cela me fit autant d'effet que s'il s'était agi du résultat d'un match de football
Aujourd'hui il me semble que nous aurions persisté moins longtemps dans cette exaltation, si une partie au moins de la police, à commencer sans doute par son ministre, n'avait partagé notre rêve, même si elle devait l'envisager de son côté comme un cauchemar. Je n'en veux pour preuve que l'insistance avec laquelle certains inspecteurs, lors des interrogatoires qu'il nous arrivait de subir, nous demandaient, et pas sur le ton de la plaisanterie, ce que nous ferions d'eux après la révolution, ajoutant parfois que nous aurions besoin d'une police forte, expérimentée, et que le mieux serait de nous appuyer sur celle qui existait auparavant. Aussi aveugles que nous quant aux chances de succès de nos entreprises, les policiers qui nous tenaient ce langage manifestaient du moins, quant à l'essence même de la révolution, une lucidité dont nous étions incapables.
De nouveau nous conduisions la nuit des automobiles auxquelles il manquait toujours quelque chose pour être en règle. De nouveau nous transportions des substances illicites que nous devions désigner par des noms de code et, même si nous ne travaillions plus à la destruction de la société, nous pouvions persister dans l'illusion réconfortante qu'elle-même n'avait pas renoncé à nous détruire, puisque de nouveau il nous fallait craindre les barrages, éviter les contrôles, et mentir avec aplomb lorsque nous étions obligés de nous y soumettre. De nouveau nous étions unis par des liens de circonstance, à la fois artificiels et forts comme tous ceux qu'engendre l'illégalité. Et par surcroît, ce qui cimentait le groupe et le vouait à l'opprobre de la société procurait du plaisir, un plaisir qui remplissait le corps et l'esprit au point de ne laisser de place pour rien d'autre, un plaisir qui dispensait de tout commerce, y compris de l'usage de la parole : jusque-là, rien n'avait eu la force de me faire taire ainsi, même du dedans.
Celui qui attend une révolution sociale « pure », ne vivra jamais assez longtemps pour la voir.
Parfois, cependant, il arrivait que nous fussions obligés de remarquer combien le monde suivait un cours éloigné de nos propres desseins, et à quel point nous étions isolés dans notre obstination à préparer la guerre.
Je consacrais beaucoup de temps à la rédaction de longs poèmes d'amours révolutionnaires, où il me semble que je n'envisageais comme alternative au suicide que le triomphe du socialisme.