Œuvre

Journaux intimes (1887), Mon coeur mis à nu

Avant tout, être un grand homme et un saint pour soi-même.
Glorifier le culte des images (ma grande, mon unique, ma primitive passion).
Il faut travailler, sinon par goût, au moins par désespoir, puisque, tout bien vérifié, travailler est moins ennuyeux que s'amuser.
Il n'existe que trois êtres respectables: le prêtre, le guerrier, le poète. Savoir, tuer et créer.
Il serait peut-être doux d'être alternativement victime et bourreau.
J'ai toujours été étonné qu'on laissât les femmes entrer dans les églises. Quelle conversation peuvent-elles tenir avec Dieu?
La femme est naturelle, c'est-à-dire abominable.
La femme ne sait pas séparer l'âme du corps. Elle est simpliste, comme les animaux. Un satirique dirait que c'est parce qu'elle n'a que le corps.
Ne pouvant pas supprimer l'amour, l'Eglise a voulu au moins le désinfecter, et elle a fait le mariage.
- Dieu a fait l'homme à son image, disait un abbé. - - Oh! l'homme le lui a bien rendu, répliqua Fontenelle. - Les nations n'ont de grands hommes que malgré elles.
Qu'est-ce que l'amour? - Le besoin de sortir de soi. - L'homme est un animal adorateur. - Adorer, c'est se sacrifier et se prostituer. - Aussi tout amour est-il prostitution.
Plus l'homme cultive les arts, moins il bande. - Il se fait un divorce de plus en plus sensible entre l'esprit et la brute. - La brute seule bande bien, et la fouterie est le lyrisme du peuple.
Je comprends qu'on déserte une cause pour savoir ce qu'on éprouvera à en servir une autre.
Une suite de petites volontés fait un gros résultat.
Le plaisir d'être dans les foules est une expression mystérieuse de la jouissance de la multiplication du nombre. Tout est nombre. Le nombre est dans tout. Le nombre est dans l'individu. L'ivresse est dans le nombre.
De la vaporisation et de la centralisation du Moi. Tout est là. D'une certaine jouissance sensuelle dans la société des extravagants.
Le premier venu, pourvu qu'il sache amuser, a le droit de parler de lui-même.
Glorifier le vagabondage et ce qu'on peut appeler le Bohémianisme, culte de la sensation multipliée, s'exprimant par la musique.
Il faut travailler, sinon par goût, au moins par désespoir.
Le plaisir nous use. Le travail nous fortifie.
Pour guérir de tout, de la misère, de la maladie et de la mélancolie, il ne manque absolument que le goût du travail.
Il n'y a de grand parmi les hommes que le poète, le prêtre et le soldat, l'homme qui chante, l'homme qui bénit, l'homme qui sacrifie et se sacrifie. Le reste est fait pour le fouet.
Etre un homme utile m'a toujours paru quelque chose de bien hideux.
Tout enfant, j'ai senti dans mon coeur deux sentiments contradictoires: l'horreur de la vie et l'extase de la vie.
Il y a dans tout changement quelque chose d'infâme et d'agréable à la fois, quelque chose qui tient de l'infidélité et du déménagement. Cela suffit à expliquer la Révolution française.