Œuvre

Journal intime

J'ai remarqué qu'il fallait remercier les hommes le moins possible, parce que la reconnaissance qu'on leur témoigne les persuade aisément qu'ils en font trop.
La plupart des hommes, en politique comme en tout, concluent des résultats de leurs imprudences à la fermeté de leurs principes.
Où donc un enfant dormirait-il avec plus de sécurité que dans la chambre de son père?
L'adversité rend aux hommes toutes les vertus que la prospérité leur enlève.
Il faut chercher la vérité, non la raison des choses; et la vérité se cherche avec l'humilité.
Triste chose que se laisser endormir par des voix qui se feront muettes à nos oreilles quand celles-ci deviendront sourdes pour toujours!
Pourquoi tant d'hommes croient-ils? Comment la raison n'est-elle pas plus forte? La vérité de la foi se prouve par son existence, et seulement par elle.
Dans la religion, s'unifient la science, la poésie et l'action.
Nous sortons du néant. Habituons-nous à nous considérer dignes seulement du néant, et l'espérance donnera ses fruits en nous.
La foi est la preuve de la vérité de ce que l'on croit. Seule la vérité peut s'imposer avec une telle évidence.
Chacun de nous est le confluent d'une éternité et d'une immensité.
Le libre arbitre n'est pas une raison, mais une vérité. Vouloir en rendre raison, c'est le détruire.
Par la foi nous recevons la substance de la vérité, par la raison sa forme.
Il est beaucoup plus difficile qu'on ne croit de s'aimer soi-même: c'est le principe de la vraie charité.
On ne meurt qu'une fois. Et ne vaudrait-il pas la peine de vivre pour cet acte unique? Vivre pour mourir?
Seul est humble en vérité celui qui humilie sa raison.
Quelle personne éclairée et nourrie de science a la foi?
Il faut essayer, de temps à autre, de se concevoir et de se sentir comme n'étant pas. De cette horreur, on retire la crainte de Dieu et l'espérance.
Il faut user les genoux davantage que les coudes.
Il faut vivre dans la réalité de soi-même et non dans l'apparence que les autres se font de nous; dans notre propre esprit, et non pas dans le concept d'autrui.
Que les hommes s'occupent peu d'eux-mêmes! Et comme ils sont inventifs pour perdre le temps si bref qui leur est accordé!
Mieux vaut être bon, dût-on mal agir, qu'être mauvais et agir bien, «bien» en apparence.
Plus la vie est agréable et douce et enchanteresse, plus horrible est l'idée de la perdre. Et c'est ainsi que se corrompent les cultures et que viennent les décadences.
La fin de l'homme est de devenir heureux, véritablement heureux, et non pas cultivé, ni raffiné. Et si le bonheur du monde conduit au désespoir, c'est qu'il n'est pas le bonheur vrai.
Il faut vivre avec toute son âme; et vivre avec toute son âme, c'est vivre avec la foi qui jaillit de la connaissance, avec l'espérance qui jaillit du sentiment, avec la charité qui jaillit de la volonté.