Œuvre
Journal d'un corps (2012)
J'ai trouvé ma femelle et depuis, nous partageons la même couche. Rentrer chez moi, c'est regagner ma tannière.
C'est que l'homme doit tout apprendre sur son corps, absolument tout: on apprend à marcher, à se laver, à se moucher. Nous ne serions rien faire de cela si on ne nous le montrait pas.
La prudence est l'intelligence du courage.
Qu'on ait perdu un bras ou les deux, on ne dispose que d'un seul mot: manchot. Les unijambistes et les culs-de-jatte sont mieux traités, les borgnes et les aveugles aussi.
Renoncé au café depuis mon opération. Impression que le thé me nettoie. Une sorte de douche intérieure. T'en bois un, t'en pisse trois, disait Violette.
Le deuil pour seule culture, j'ai développé un chagrin solitaire et colérique. Il est difficile de discerner ce que nous ôtent, en mourant, ceux que nous avons aimés.
Peut-on parler de coup de foudre à la naissance d'un enfant ? Rien, je crois dans ma vie, ne m'aura plus ému que ma rencontre avec ce petit inconnu...
Mes morts étaient les meubles ôtés qui avaient fait l'harmonie de ma maison. Comme leur présence physique, tout à coup, m'a manqué ! Et comme je me suis manqué en leur absence !
Rouler sa chaussette est tout de même plus joli que décalotter. Encore qu'il faille se méfier du joli en matière de physiologie. Et puis décalotter vous a un petit air de voiture décapotable qui ne me déplaît pas.
Image fugitive de tante Noémie dans son petit appartement de la rue Chanzy. Craignant la cécité, elle s'entraînait à marcher les yeux fermés. Quand elle devint aveugle, elle ne pouvait plus marcher.
Simone et moi avons tout ce qu'il faut pour nous entendre, seulement nos corps ne se disent rien. Nous nous accordons mais nous ne faisons pas corps.
Je suis décidément incapable de résister à la bouffe, que la compagnie soit plaisante ou pénible. Dans le premier cas, je mange par entrain, dans le second par ennui, dans les deux cas je mange et bois trop, sans envie réelle de manger ou de boire.
Mes nuits entrecoupées par ces envies pressantes et peu productives. Miction impossible. (Joli titre) Combien de fois ? me demandait jadis mon confesseur. Combien de fois ? me demande aujourd'hui mon urologue.
L'homme naît dans l'hyperréalisme pour se distendre peu à peu jusqu'à finir en un pointillisme très approximatif avant de s'éparpiller en poussières d'abstraction.