Œuvre
Jean Santeuil (1896-1904)
M. Santeil ... se demandait parfois si après sa mort, sa fortune, l'honneur réputé de son nom bourgeois, loin d'être accrus par son fils ne tomberaient pas en déshérence.
Cela a jeté un froid, je ne vous dis que ça.
Il passait son temps à boire, à jouer avec le patron de l'établissement ... car leurs maîtresses étaient amies intimes, pour ne pas dire plus, disait-on.
Et pour le sceptique même, le scepticisme, ou plutôt un certain scepticisme devient une sorte de foi, toute espèce de dogmatiques étant considérés comme des païens encore dans l'erreur.
Bientôt il entendit la reprise à temps égaux de sa respiration dormante, calmée.
Car les petits enfants et le chien qui tout à l'heure a regardé M. Santeuil avant de se rendormir, font avec leur petit corps des choses graves comme de dormir, comme de mourir.
Hypocondriaque et d'ailleurs dyspeptique, il croyait nécessaire à sa digestion de dîner dans l'obscurité et de marcher deux heures aussitôt après son dîner.
Il n'y a pas une seule chose qui soit entièrement connue, mais il n'y en a pas une seule chose qui soit entièrement cachée.
Si j'étais que son père et sa mère, c'est pour sûr pas à un gars comme ça que je le confierais.
Sa femme était une personne de près de soixante ans, extrêmement grande, extrêmement forte, extrêmement nulle, d'une majesté incessante, qui pouvait avoir été admirable, mais on n'y pensait pas, et seulement à son extrême ennui.
Car ceux qui attachent tant d'importance aux faits, se trouvent ne plus tenir compte des lois. Le monde leur apparaît d'une manière romanesque.
Et pourtant sa conversation était d'une gaieté continue, elle faisait rire perpétuellement par des rapprochements comiques, une manière spirituelle de raconter la moindre chose.
Henri, comme nous l'avons dit, s'occupait de botanique; l'étude de cette science, la collation d'un herbier répondaient d'ailleurs également à son amour de l'ordre, à son besoin de marche et à son goût pour la grâce.
Peu à pau, ce fils dont elle avait voulu former l'intelligence, ses moeurs, sa vie même et avait altéré celles de sa mère.
Un jour, on ne souffre plus d'un chagrin qu'on avait senti inconsolable ou d'une souffrance qu'on croyait intolérable.
De là, venait peut-être sa haine des pince-sans-rire, personnages qu'il considérait en quelque sorte comme des tricheurs au jeu de la conversation, faisant toujours une chose qui n'était pas de jeu.
Après avoir monté l'escalier, en arrivant à un palier inconnu il se sentit brusquement loin de sa mère. Et au creux de sa poitrine, une palpitation faible mais immense s'éveilla, comme au loin l'incessante palpitation de la mer.
Chaque jour, il promettait à sa mère de travailler à partir du lendemain, et le lendemain, la paresse, plus insolente que la veille de la nouvelle journée qui lui avait été laissée en pâture, avait vite fermé ses livres ou ôté la plume de ses doigts.
Aimer ses parents c'est prendre sur soi, agir par sa volonté pour leur faire plaisir.
Il est doux à tout âge de se laisser guider par la fantaisie.
On peut tout ce qui ne dépend que de notre volonté.
On dit qu'en vieillissant nos sensations s'affaiblissent. Peut-être, mais elles s'accompagnent de l'écho de sensations plus anciennes, comme ces grandes chanteuses un peu vieilles dont un choeur invisible renforce la voix affaiblie.
Il avait peur de ces affronts passés, mais non des affronts à venir, car les maux que le raisonnement prévoit comme inévitables, l'espérance en recule si loin la venue qu'à de si grandes distances ils ne semblent plus effrayants mais comme irréels.
Il n'avait pas à proprement parler de situation, mais il avait ce qu'on appelle une grande situation, et que les plus grandes situations ne donnent pas toujours.
Le dimanche semblait à Jean le jour du soleil, peut-être parce que ce jour-là on ne le réveillait pas et qu'il ouvrait les yeux aux rayons du soleil de dix heures.