Œuvre

Interview de Johnny Clegg au « Nouvel Observateur », avril 2013.

Nelson Mandela a été un symbole très important. Je suis de cette génération qui a grandi sans savoir à quoi il ressemblait. En 1986, j'avais écrit pour Mandela une chanson, « Asimbonanga », qui signifie en zoulou « nous ne l'avons pas vu ». A l'époque, nous savions qu'il était emprisonné sur Robben Island, mais comme nous n'étions pas autorisés à avoir un portrait de lui, c'était pour nous un symbole sans visage, une étoile qui brillait dans notre ciel.
J'ai commencé à chanter quand soudain le public s'est levé comme un seul homme. Je me suis dit, wouah, c'est fou que les Allemands connaissent ma chanson ! J'étais profondément ému. Et puis j'ai aperçu du coin de l'oeil quelqu'un derrière moi qui était en train de monter sur la scène, en dansant, au bras de la chanteuse qui m'accompagnait. C'était Mandela ! C'était lui que le public acclamait ! Ça a été un choc.
Oui, la lutte contre l'apartheid est terminée. Il y a un nouveau combat à mener : il faut transformer l'Afrique du Sud en pays démocratique. C'est un sacré défi pour nous qui avons changé très vite, en quinze ans. Pour cela, nous devons démanteler nos vieilles structures héritées du temps de l'apartheid, lutter contre la corruption qui se développe dans notre pays et, enfin, combattre l'idée que la démocratie est synonyme de consommation.
Voitures, argent, bling-bling, smartphones… c'est ça maintenant la liberté ! Comment se transforme-t-on en démocratie ? Comment explique-t-on que la démocratie ce n'est pas la propriété et la consommation ostentatoire mais la liberté, la liberté d'expression, d'association ?
Les jeunes aujourd'hui, comme en France, veulent du travail, de l'éducation, avoir une voiture, pouvoir payer l'essence… Ils ne semblent plus croire en des combats politiques. Qu'ils chantent, qu'ils écrivent, qu'ils parlent… rien ne change. La politique est devenue une sorte de spectacle de marionnettes.
On me considère comme étant de la génération de la lutte anti-apartheid, et comme regardant toujours le monde depuis cette perspective. Les jeunes sud-africains, noirs et blancs, comprennent que j'ai une place dans l'histoire, que ma musique est un mélange intéressant de différentes cultures, mais ils sont totalement submergés par la pop mondiale, la musique consumériste. Mais j'ai toujours un public parmi eux. Et, dans mes chansons et sur scène, je leur parle de musique, de culture, de la tradition zoulou et de politique !